Ceux qui préfèrent, au contraire, exploiter pour leur propre compte et avec leurs ressources personnelles, renoncent délibérément à toute exploitation minière. Ils recherchent, dans le voisinage des roches aurifères, des terrains d’alluvion formés aux dépens de ces roches par l’action séculaire des eaux. En délitant la roche, l’eau—glace, pluie ou torrent—a nécessairement emporté avec elle les parcelles d’or qu’il est très facile d’isoler. Il suffit d’un simple plat pour recueillir les sables, et d’un peu d’eau pour les laver.

C’est, bien entendu, avec cet outillage si rudimentaire qu’opéraient les Hosteliens. Les premiers résultats furent assez encourageants. En bordure du Golden Creek, sur une longueur de plusieurs kilomètres et une largeur de deux ou trois cents mètres, s’étendait une couche de boue de huit pieds de profondeur. A raison de neuf à dix plats par pied cube, la réserve était donc abondante, car il était bien rare qu’un plat n’assurât pas au moins quelques grains d’or. Les pépites, il est vrai, n’étaient qu’à l’état de poussière, et ces placers n’en étaient pas à produire les centaines de millions que ses pareils ont donnés dans d’autres régions. Tels quels, cependant, ils étaient assez riches pour tourner la tête à de pauvres gens, qui jusqu’alors n’avaient réussi à assurer leur subsistance qu’au prix d’un travail opiniâtre.

Il eût été de mauvaise administration de ne pas réglementer l’exploitation des placers. Le gisement était, en somme, une propriété collective, et il appartenait à la collectivité de l’aliéner au profit des individus. Quelles que fussent ses idées personnelles, le Kaw-djer en avait fait table rase, et, s’obligeant à considérer le problème sous le même angle que la généralité des humains, il avait cherché la solution la plus utile, selon l’opinion courante, au groupe social dont il était le chef. Au cours de l’hiver, il avait eu à ce sujet de nombreuses conférences avec Dick, qu’il associait de parti pris à toutes ses décisions. De leur échange de vues, la conclusion fut qu’il importait d’atteindre un triple but: limiter autant qu’on le pourrait le nombre des Hosteliens qui partiraient à la recherche de l’or, faire bénéficier l’ensemble de la colonie des richesses arrachées à la terre, et enfin restreindre, repousser même si c’était réalisable, l’afflux des étrangers peu recommandables qui allaient accourir de tous les points du monde.

La loi qui fut affichée, à la fin de l’hiver, satisfaisait à ces trois desiderata. Elle subordonnait d’abord le droit d’exploitation à la délivrance préalable d’une concession, puis elle fixait l’étendue maxima de ces concessions et édictait, à la charge des preneurs, tant une indemnité d’acquisition que le versement au profit de la collectivité du quart de leur extraction métallique. Aux termes de cette loi, les concessions étaient réservées exclusivement aux citoyens hosteliens, titre qui ne pourrait être acquis à l’avenir qu’après une année d’habitation effective et sur une décision conforme du Gouverneur.

La loi promulguée, il restait à l’appliquer.

Dès le début, elle se heurta à de grandes difficultés. Indifférents aux dispositions qu’elle contenait en leur faveur, les colons ne furent sensibles qu’aux obligations qu’elle leur imposait. Quel besoin d’obtenir et de payer une concession, alors qu’on n’avait qu’à la prendre? Creuser la terre, laver les boues des rivières, n’est-ce pas le droit de tout homme? Pourquoi serait-on contraint, pour exercer librement ce droit naturel, de verser une fraction quelconque du produit de son travail à ceux qui n’y avaient aucunement participé? Ces idées, le Kaw-djer les partageait au fond du cœur. Mais celui qui a assumé la mission redoutable de gouverner ses semblables doit savoir oublier ses préférences personnelles et sacrifier, quand il le faut, les principes dont il se croit le plus sûr aux nécessités de l’heure. Or, cela sautait aux yeux, il était de première importance qu’un encouragement fût donné aux colons les plus sages qui auraient l’énergie de résister à la contagion et de rester appliqués à leur travail habituel, et le meilleur encouragement était qu’ils fussent assurés d’avoir leur part, réduite assurément, mais certaine, tout en demeurant chez eux.

La loi n’étant pas obéie de bonne grâce, on dut employer la contrainte.

Le Kaw-djer ne disposait, à Libéria, que d’une cinquantaine d’hommes formant le corps de la police permanente, mais neuf cent cinquante autres Hosteliens figuraient sur une liste d’appel, dont les plus anciens étaient éliminés à tour de rôle, à mesure que des jeunes gens arrivés à l’âge d’homme venaient s’y ajouter. Ainsi mille hommes armés pouvaient toujours être rapidement réunis. Une convocation générale fut lancée.

Sept cent cinquante Hosteliens seulement y répondirent. Les deux cents réfractaires étaient partis eux aussi pour les mines, et battaient la campagne aux environs du Golden Creek.

Le Kaw-djer divisa en deux groupes les forces dont il disposait. Cinq cents hommes furent répartis le long des côtes, avec mission de s’opposer au départ clandestin de l’or. Il se mit à la tête des trois cents autres, qu’il fractionna en vingt escouades sous les ordres de ceux dont il était le plus sûr, et se rendit avec eux dans la région des placers.