Les chercheurs d’or s’enquéraient des prescriptions légales... (Page 413.)

En dépit de son indomptable énergie, le Kaw-djer fut alors profondément découragé. A lui qui, poussé par une irrésistible passion du bien, s’était rattaché à l’humanité après une si longue rupture, voici qu’elle se dévoilait cyniquement et montrait à nu tous ses défauts, toutes ses hontes, tous ses vices! Ce qu’il avait bâti avec tant de peine croulait en un instant, et, parce que le hasard avait fait jaillir quelques parcelles d’or d’un éclat de roche, les ruines allaient s’accumuler sur cette malheureuse colonie.

Lutter, il ne le pouvait même plus. Les plus fidèles le quittaient comme les autres. Ce n’est pas avec la poignée d’hommes dont il disposait encore, et qui l’abandonneraient peut-être demain, qu’il ramènerait à la raison une multitude égarée.

Le Kaw-djer revint à Libéria. Il n’y avait rien à faire. Comme un torrent dévastateur, le fléau s’était répandu à travers l’île et la ravageait tout entière. Il fallait attendre qu’il eût épuisé sa violence.

On put croire un instant que ce moment était arrivé. Vers la mi-décembre, quinze jours après le retour du Kaw-djer au Gouvernement, quelques rares Libériens commencèrent à regagner la capitale. Les jours suivants, le mouvement s’accentua. Pour un colon qui se mettait tardivement en campagne, deux rentraient et reprenaient, l’oreille basse, leurs occupations antérieures.

Deux causes motivaient ces revirements. En premier lieu, le métier de prospecteur était moins facile à exercer qu’on ne l’avait supposé. Briser la roche à coups de pic ou laver des sables du matin au soir sont des besognes pénibles que l’espoir d’un gain rapide permet seul de supporter. Or, il n’avait pas suffi de se baisser pour ramasser des pépites, ainsi qu’on se l’était imaginé. Pour quelques-uns que leur heureuse étoile avait conduits sur une poche, on en comptait des centaines auxquels le métier de prospecteur, bien qu’infiniment plus dur que leur travail habituel, avait rapporté beaucoup moins. Sur la foi des racontars, on avait attribué aux gisements une richesse incalculable. Il fallait en rabattre. Qu’il y eût de l’or sur l’île Hoste, cela n’était pas contestable, mais on ne l’y ramassait pas à la pelle, comme on l’avait cru naïvement de prime abord. De là, pour certains colons, un découragement d’autant plus rapide que les illusions avaient été plus grandes.

D’autre part, le ralentissement des transactions commerciales et l’arrêt presque total des exploitations agricoles commençaient à produire leurs effets. Certes, on ne manquait encore de rien. Mais le prix de tous les objets de première nécessité avait énormément augmenté. Seuls pouvaient s’en rire ceux à qui la chasse à l’or avait été profitable. Ce renchérissement concourait, au contraire, à augmenter la misère des autres, pour qui la trouvaille de quelques pépites de valeur n’avait pas compensé la suppression des salaires habituels.

De là ces reculades, dont le nombre fut d’ailleurs restreint. Elles se limitèrent aux plus faibles et aux plus pauvres, et, en quelques jours, le mouvement s’arrêta.

Le Kaw-djer n’en éprouva pas de déception, parce qu’il ne s’était jamais illusionné sur son ampleur. Loin de considérer la crise comme près de s’apaiser, son regard clairvoyant découvrait de nouveaux dangers dans les ténèbres de l’avenir. Non, la crise n’était pas finie. Elle ne faisait que commencer, au contraire. Jusqu’ici, on n’avait eu à compter qu’avec les Hosteliens, mais il n’en serait pas toujours ainsi. De toutes les contrées du monde, la redoutable race des chercheurs d’or s’abattrait inévitablement sur la malheureuse île, dès que ceux-ci connaîtraient l’existence du nouveau champ ouvert à leur insatiable rapacité.

Ce fut le dix-sept janvier qu’en arriva au Bourg-Neuf le premier convoi. Ils débarquèrent d’un steamer au nombre de deux cents environ, deux cents hommes plus ou moins déguenillés, d’aspect solide, l’air résolu, brutal et farouche. Quelques-uns avaient de larges couteaux passés à la ceinture, mais de tous, sans exception, le pantalon, si minable qu’il fût, comportait une poche spéciale que gonflait la crosse d’un revolver. Ils portaient sur l’épaule un pic et un sac où étaient incluses leurs misérables nippes, et sur leur hanche gauche, une gourde, un plat et une écuelle s’entrechoquaient avec un bruit de ferraille.