Descendant de la famille régnante d’un puissant empire du Nord, voué par sa naissance à commander en maître, le Kaw-djer avait grandi sur les marches d’un trône. Mais le sort, qui se complaît parfois à ces ironies, avait donné à ce fils des Césars l’âme d’un Saint-Vincent de Paul anarchiste. Dès qu’il eut l’âge d’homme, sa situation privilégiée fut pour lui une source, non de bonheur, mais de souffrance. Les misères dont il était entouré l’obscurcirent à ses yeux. Ces misères, il s’efforça d’abord de les soulager. Il dut reconnaître bientôt qu’une telle entreprise excédait son pouvoir. Ni sa fortune, bien qu’elle fût immense, ni la durée de sa vie n’eussent suffi à atténuer seulement la cent-millionième partie du malheur humain. Pour s’étourdir, pour endormir la douleur que lui causait le sentiment de son impuissance, il se jeta dans la Science, comme d’autres se seraient jetés dans le plaisir. Mais, devenu médecin, ingénieur, sociologue de haute valeur, son savoir ne lui donna pas davantage le moyen d’assurer à tous l’égalité dans le bonheur. De déception en déception, il perdit peu à peu son clair jugement. Prenant l’effet pour la cause, au lieu de considérer les hommes comme des victimes luttant en aveugles à travers les siècles contre la matière impitoyable, et faisant, après tout, de leur mieux, il en vint à rendre responsables de leur malheur les diverses formes d’association auxquelles les collectivités se sont résignées, faute d’en connaître de meilleures. La haine profonde qu’il en conçut contre toutes ces institutions, toutes ces organisations sociales qui, d’après lui, créaient la pérennité du mal, lui rendit impossible de continuer à subir leurs lois détestées.
Pour s’en affranchir, il ne vit pas d’autre moyen que de se retrancher volontairement des vivants. Sans prévenir personne, il était donc parti un beau jour, abandonnant son rang et ses biens, et il avait parcouru le monde jusqu’au moment où s’était rencontrée une région, la seule peut-être, où régnât une indépendance absolue. C’est ainsi qu’il avait échoué en Magellanie, où, depuis six ans, il se prodiguait sans mesure aux plus déshérités des humains, lorsque l’accord chilo-argentin, puis le naufrage du Jonathan étaient venus troubler son existence.
Ces disparitions princières, causées par des motifs, sinon identiques, du moins analogues à ceux qui avaient déterminé le Kaw-djer, ne sont pas absolument rares. Tout le monde a dans la mémoire le nom de plusieurs de ces princes, d’autant plus célèbres—tant leur renoncement a semblé prodigieux!—qu’ils ont avec plus de passion cherché à s’effacer. Il en est qui ont embrassé une profession active et l’ont exercée comme le commun des mortels. D’autres se sont confinés dans l’obscurité d’une vie bourgeoise. Un autre de ces grands seigneurs revenus des vanités d’ici-bas s’est consacré à la Science et a produit de nombreux et magnifiques ouvrages qui sont universellement admirés. Du Kaw-djer, qui avait fait de l’altruisme le pôle et la raison d’être de sa vie, la part n’était pas assurément la moins belle.
Une seule fois, au moment où il avait pris le Gouvernement de la colonie, il avait consenti à se souvenir de sa grandeur passée. Il connaissait assez l’esprit des lois humaines pour savoir quelles conséquences avait eues son départ. Si elles s’occupent assez peu des personnes, ces lois sont fort attentives à la conservation des biens qu’elles protègent avec sollicitude. C’est pourquoi, alors même qu’on l’aurait profondément oublié, il n’y avait pas lieu de douter que sa fortune n’eût été scrupuleusement respectée. Une partie de cette fortune pouvant être alors d’un puissant secours, il avait passé outre à ses répugnances en dévoilant sa véritable personnalité à Harry Rhodes, et celui-ci, muni de ses instructions, était parti à la recherche de cet or que l’île Hoste rendait maintenant avec une si déplorable abondance.
Ces expulsions sommaires... (Page 433.)
L’effet produit sur les Hosteliens et sur les aventuriers par la divulgation du nom du Kaw-djer fut diamétralement opposé. Ni les uns ni les autres ne virent juste, d’ailleurs, et par tous le côté sublime de ce grand caractère fut également méconnu.
Les prospecteurs étrangers, vieux routiers qui avaient parcouru la Terre en tous sens et s’étaient trop frottés à tous les mondes pour être épatés, comme on dit, par les distinctions sociales, détestèrent plus encore celui qu’ils considéraient comme leur ennemi. Pas étonnant qu’il inventât des lois si dures aux pauvres gens. C’était un aristocrate. Cela expliquait tout à leurs yeux.
Les Hosteliens, au contraire, ne restèrent pas insensibles à la gloire d’être gouvernés par un chef de si haut lignage. Leur vanité en fut agréablement flattée, et l’autorité du Kaw-djer en bénéficia.