—Vous me permettrez de trouver la question plaisante, répondit ironiquement le Kaw-djer. Quel est celui de nous qui s’est rendu coupable d’un guet-apens? Ne serait-ce pas celui qui, en pleine paix, a envahi, les armes à la main, un pays ami?

L’officier rougit légèrement.

—Vous connaissez, monsieur le Gouverneur, dit-il avec une gêne évidente, la raison de ce qu’il vous plaît d’appeler une invasion. Ni mon gouvernement, ni moi-même ne pouvons être responsables de votre interprétation d’un événement des plus simples.

—En êtes-vous sûr? répliqua le Kaw-djer de sa voix tranquille. Oseriez-vous donner votre parole d’honneur que la République du Chili ne poursuit aucun but autre que le but officiel et avoué? Une garnison opprime aussi aisément qu’elle protège. Celle que vous avez mission de placer ici ne pourrait-elle pas aider puissamment le Chili, s’il en arrivait jamais à regretter le traité du 26 octobre 1881, auquel nous devons notre indépendance?

L’officier rougit de nouveau et plus visiblement que la première fois.

—Il ne m’appartient pas, dit-il, de discuter les ordres de mes chefs. Mon seul devoir est de les exécuter aveuglément.

—En effet, reconnut le Kaw-djer, mais j’ai, moi aussi, à remplir mon devoir, qui se confond avec l’intérêt du peuple placé sous ma garde. Il est donc tout simple que j’entende peser mûrement ce que cet intérêt me commande de faire.

—M’y suis-je opposé? répliqua l’officier. Soyez sûr, monsieur le Gouverneur, que j’attendrai votre bon plaisir tout le temps qu’il faudra.

—Cela ne suffit pas, dit le Kaw-djer. Il faut encore l’attendre ici.

—Ici?... Vous me considérez donc comme un prisonnier?