«Ce traité coûte temporairement aux Hosteliens l’île Horn qui devient ma propriété personnelle. Elle leur retournera après moi. C’est là que je me retire. C’est là que j’entends vivre et mourir.
«Si le Chili manquait à ses engagements, tu te souviendrais du lieu de ma retraite. Hors ce cas, je veux que tu m’effaces de ta mémoire. Ce n’est pas une prière. C’est un ordre, le dernier.
«Adieu. N’aie qu’un seul objectif: la Justice; qu’une seule haine: l’Esclavage; qu’un seul amour: la Liberté.»
A l’heure où Dick, bouleversé, lisait ce testament de l’homme à qui il devait tant, celui-ci, le front appesanti par de lourdes pensées, continuait à fuir, point imperceptible, sur la vaste plaine de la mer. Rien n’était changé à bord de la Wel-Kiej, dont il tenait toujours la barre d’une main ferme.
Mais l’aube empourpra le ciel, et un frisson de rayons d’or courut sur la surface palpitante de la mer. Le Kaw-djer releva la tête; ses yeux fouillèrent l’horizon du Sud. Au loin, l’île Horn apparut dans la lumière grandissante. Le Kaw-djer regarda passionnément cette vapeur confuse, qui marquait le terme du voyage, non pas de celui qu’il accomplissait en ce moment, mais du long voyage de la vie.
Vers dix heures du matin, il vint aborder au fond d’une petite crique à l’abri du ressac. Aussitôt, il mit pied à terre et procéda au débarquement de sa cargaison. Une demi-heure suffit à ce travail.
Alors, en homme pressé de se débarrasser d’une besogne pénible qu’il a résolu d’accomplir, il saborda la chaloupe d’un furieux coup de hache. L’eau pénétra en bouillonnant par la blessure. La Wel-Kiej, comme eût chancelé un être frappé à mort, s’inclina sur bâbord, oscilla, coula dans l’eau profonde... D’un air sombre, le Kaw-djer la regarda s’engloutir. Quelque chose saignait en lui. De cette destruction de la fidèle chaloupe qui l’avait porté si longtemps, il éprouvait de la honte et du remords comme d’un meurtre. Par ce meurtre, il avait tué en même temps le passé. Le dernier fil qui le rattachait au reste du monde, était définitivement coupé.
La journée tout entière fut employée à monter jusqu’au phare les objets qu’il avait apportés et à visiter son domaine. Le phare, les machines prêtes à fonctionner, le logement meublé, tout y était complètement achevé. D’autre part, au point de vue matériel, il lui serait facile de vivre là, grâce au magasin largement pourvu de vivres, aux oiseaux marins qu’abattrait son fusil, aux graines dont il s’était muni et qu’il sèmerait dans les creux du rocher.
Un peu avant la fin du jour, son installation terminée, il sortit. A quelque distance du seuil, il aperçut un tas de pierres, où l’on avait amoncelé les débris retirés des fondations.
L’une de ces pierres attira plus vivement son attention. Elle avait roulé sur le bord du plateau. Il eût suffi de la pousser du pied pour qu’elle s’engloutît dans la mer.