—Il faudrait alors supprimer Beauval, dit-il non sans ironie, car, sous couleur d’une égalité outrancière, les théories de ce bavard n’ont qu’un but: assurer le pouvoir au réformateur.
—Le système de Beauval est du pur enfantillage, répliqua le Kaw-djer d’une voix tranchante. C’est une manière d’organisation sociale, voilà tout. Mais une organisation ou une autre, c’est toujours même iniquité et même sottise.
—Approuveriez-vous donc les idées de Lewis Dorick? demanda vivement Harry Rhodes. Voudriez-vous, comme lui, nous faire retourner à l’état sauvage, et réduire les sociétés à une agrégation fortuite d’individus sans obligations réciproques? Ne voyez-vous donc pas que ces théories sont basées sur l’envie, qu’elles suent la haine?
—Si Dorick connaît la haine, c’est un fou, répondit gravement le Kaw-djer. Eh quoi! un homme, venu sur la terre sans l’avoir demandé, y découvre une infinité d’êtres pareils à lui, douloureux, misérables, périssables comme lui, et, au lieu de les plaindre, il prend la peine de haïr! Un tel homme est un fou, et l’on ne discute pas avec les fous. Mais, de ce que le théoricien soit aliéné, il ne résulte pas nécessairement que la théorie soit mauvaise.
—Des lois sont indispensables cependant, insista Harry Rhodes, lorsque les hommes, au lieu d’errer solitaires, en viennent à se grouper dans un intérêt commun. Regardez plutôt ici même. La foule qui nous entoure n’a pas été choisie pour les besoins de la cause, et sans doute elle n’est pas différente de toute autre foule prise au hasard. Eh bien! ne m’a-t-il pas été possible de vous signaler plusieurs de ses membres qui, pour une raison ou une autre, sont dans l’impossibilité de se gouverner eux-mêmes, et il y en a d’autres, assurément, que je ne connais pas encore. Que de mal ne feraient pas de tels individus, si les lois ne tenaient pas en bride leurs mauvais instincts!
—Ce sont les lois qui les leur ont donnés, riposta le Kaw-djer avec une conviction profonde. S’il n’y avait pas de lois, l’humanité ne connaîtrait pas ces tares, et l’homme s’épanouirait harmonieusement dans la liberté.
—Hum!... fit Harry Rhodes d’un air de doute.
—Y a-t-il des lois ici? Et tout ne marche-t-il pas à souhait?
—Pouvez-vous choisir un tel exemple? objecta Harry Rhodes. Ici, c’est un entr’acte dans le drame de la vie. Tout le monde sait que la situation actuelle est transitoire et ne doit pas se perpétuer.
—Il en serait de même si elle devait durer, affirma le Kaw-djer.