Dès qu’elle fut arrêtée, Karroly sauta dans l’eau et vint fixer solidement son ancre sur la terre ferme. Il aida ensuite son passager à débarquer, puis s’éloigna avec Halg et le Kaw-djer, tout heureux de les revoir après cette longue absence.
S’il est vrai que, chez les Fuégiens, les sentiments affectifs soient, en général, assez peu développés, il ne l’est pas moins que le pilote faisait exception à la règle. Les regards dont il couvrait son fils et le Kaw-djer en eussent au besoin témoigné. Pour ce dernier, il était bien le bon chien fidèle et dévoué dont son aspect évoquait l’idée.
Son aveugle dévouement ne pouvait être égalé que par celui, aussi vif, mais plus conscient de Halg. Si Karroly était le père du jeune homme au sens naturel du mot, le Kaw-djer était son père spirituel. A l’un il devait la vie, à l’autre son intelligence, que les leçons du mystérieux solitaire avaient façonnée et qu’elles avaient meublée de sentiments et d’idées inconnues des indigènes déshérités de l’archipel.
Cette affection qu’il portait au Kaw-djer, celui-ci la lui rendait largement. Halg était le seul être capable d’émouvoir encore cet homme désenchanté, qui ne connaissait plus d’autre amour, hors celui qu’il éprouvait pour un enfant, qu’un altruisme collectif et impersonnel, d’une grandeur admirable assurément, mais dont l’ampleur même semble plus adéquate au cœur infini d’un Dieu qu’à l’âme médiocre des créatures. Est-ce pour cela, est-ce parce qu’ils ont l’obscure notion de cette disproportion, que, malgré sa beauté resplendissante, un tel sentiment étonne plus qu’il ne charme les autres hommes, et leur semble-t-il inhumain à force d’être au-dessus d’eux? Peut-être, en jugeant par la pauvreté de leur propre cœur, estiment-ils que la part de chacun est bien petite d’un amour ainsi divisé entre tous et que, s’il est moins sublime, il est meilleur de se donner sans réserve à quelques-uns.
Pendant que ces trois êtres si étroitement unis s’entretenaient des incidents du voyage et s’abandonnaient au plaisir de se revoir, les émigrants, pressés autour de Germain Rivière, s’enquéraient des résultats de sa mission. Les questions se croisaient, diversement formulées, mais se réduisant en somme à celle-ci: Pourquoi la chaloupe était-elle revenue, et pourquoi n’apercevait-on pas à sa place un navire assez grand pour rapatrier tout le monde?
Germain Rivière, ne sachant auquel entendre, réclama de la main le silence, puis, en réponse à une interrogation précise formulée par Harry Rhodes, il raconta brièvement son voyage. A Punta-Arenas, il avait vu le gouverneur, M. Aguire, qui, au nom du Gouvernement chilien, avait promis de secourir les victimes de la catastrophe. Toutefois, aucun bateau d’un tonnage suffisant pour transporter les naufragés ne se trouvant alors à Punta-Arenas, ceux-ci devaient s’armer de patience. La situation ne présentait, d’ailleurs, rien d’inquiétant. Puisqu’on disposait d’un matériel en bon état et de vivres pour près de dix-huit mois, on pourrait attendre sans danger.
Or, il ne fallait pas se dissimuler que l’attente serait forcément assez longue. L’automne commençait à peine, et il n’eût pas été prudent d’envoyer sans urgence absolue un bâtiment dans ces parages à cette époque de l’année. Il était de l’intérêt commun que le voyage fût remis au printemps. Dès le début d’octobre, c’est-à-dire dans six mois, un navire serait expédié à l’île Hoste.
La nouvelle, passant de bouche en bouche, fut instantanément transmise du premier au dernier rang. Elle produisit chez les naufragés un effet de stupeur. Eh quoi! on était dans la nécessité de perdre six longs mois dans ce pays où il était impossible de rien entreprendre, puisqu’il faudrait le quitter au printemps après y avoir inutilement subi les rigueurs de l’hiver! La foule, naguère si bruyante, était devenue silencieuse. On échangeait des regards accablés. Puis l’accablement fit place à la colère. Des invectives violentes furent proférées à l’adresse du gouverneur de Punta-Arenas. La colère, cependant, ne tarda pas à s’apaiser, faute d’aliments, et les émigrants commencèrent à se disperser et à regagner les tentes d’un air morne.
Mais, attirés au passage par un autre groupe en voie de formation, ils s’arrêtaient machinalement, sans même s’apercevoir qu’en s’agrégeant à ce second groupe alimenté par les éléments désassociés du premier, ils se transformaient ipso facto en auditeurs de Ferdinand Beauval. Celui-ci avait jugé, en effet, l’occasion favorable au placement d’un nouveau discours et, comme précédemment, il haranguait ses compagnons du haut d’un rocher élevé à la dignité de tribune. Ainsi qu’on peut le supposer, l’orateur socialiste n’était pas tendre pour le régime capitaliste en général et, en particulier, pour le gouverneur de Punta-Arenas qui, d’après lui, en était le produit naturel. Il stigmatisait avec éloquence l’égoïsme de ce fonctionnaire dénué de la plus élémentaire humanité, qui laissait si allégrement un tel nombre de malheureux exposés à tous les dangers et à toutes les misères.
Les émigrants ne prêtaient qu’une oreille distraite à la diatribe du tribun. A quoi tendait ce verbiage? Beauval pouvait bien en clamer pire encore, ce n’est pas cela qui ferait avancer d’un pas leurs affaires. Pour améliorer leur sort il fallait des actes, non des mots. Mais quels actes? Personne, à vrai dire, n’en savait rien. Et péniblement, ils cherchaient, sans grand espoir de la trouver, la solution du problème, en tenant baissés vers le sol leurs yeux ingénus.