«Pourrais-tu me dire d’où te viennent ces écorchures?» (Page 91.)

Près de cinq cents personnes, des femmes et des enfants en majorité, furent ainsi réduites à se contenter de l’abri des tentes. Plus rares étaient les hommes, en général des pères et des maris obligés de suivre le sort de leur famille. Parmi les autres, figuraient le Kaw-djer et ses deux compagnons fuégiens, qui n’en étaient plus à redouter les nuits passées en plein air, ainsi que les survivants de l’équipage du Jonathan auxquels Hartlepool avait intimé l’abstention. Ces braves gens s’étaient inclinés sans un murmure, jusques et y compris Kennedy et Sirdey, qui, depuis l’aventure de la chaloupe, faisaient montre d’un zèle et d’une docilité inaccoutumés. Au nombre des moins favorisés, on comptait également John Rame et Fritz Gross que leur faiblesse physique avait écartés de la lutte, et pareillement la famille Rhodes, dont le chef n’était pas d’un caractère à faire appel à la violence.

Ces cinq cents personnes se logèrent donc sous les tentes. La diminution du nombre des occupants permit d’employer deux enveloppes superposées et séparées par une couche d’air, ce qui les rendit, en somme, assez confortables. Pendant ce temps, les uns achevaient l’aménagement intérieur des maisons, en bouchaient les joints, en obstruaient les moindres fissures, l’important, d’après les indications du Kaw-djer, étant de se défendre contre la pénétrante humidité de la région; les autres faisaient provision de bois aux dépens de la forêt voisine ou répartissaient les vivres en quantité suffisante pour assurer à tous quatre mois d’existence, tandis que les maçons, dont on comptait une vingtaine parmi les ouvriers émigrants, construisaient en hâte des poêles rudimentaires.

Ces travaux n’étaient pas encore tout à fait terminés le 20 mai, quand l’hiver, heureusement très en retard cette année, fondit sur l’île Hoste sous forme d’une tempête de neige d’une effroyable violence. En quelques minutes, la terre fut recouverte d’un blanc linceul d’où jaillissaient les arbres couverts de givre. Le lendemain, les communications étaient devenues très difficiles entre les diverses fractions du campement.

Mais désormais on était paré contre l’inclémence de la température. Calfeutrés dans leurs maisons ou sous la double enveloppe des tentes, chauffés par d’ardentes flambées de bois, les naufragés du Jonathan étaient prêts à braver les rigueurs d’un hivernage antarctique.


IV
HIVERNAGE.

Quinze jours durant, la tempête hurla sans interruption, la neige tomba en épais flocons. Pendant ces deux semaines, les émigrants, contraints de se terrer sous leurs abris, purent à peine se risquer en plein air.

Triste pour tous, cette claustration forcée, assurément, mais plus peut-être pour ceux qui s’étaient attribué la jouissance des maisons démontables. Ces maisons n’étaient formées, en somme, que de panneaux boulonnés entre eux et manquaient du plus élémentaire confortable. Pourtant, séduits par leur aspect—à moins que ce fût seulement par ce nom de maisons!—les émigrants se les étaient disputées, et maintenant ils s’y entassaient au delà de toute raison. Elles étaient transformées en véritables dortoirs, où se touchaient les paillasses jetées à même sur le parquet, dortoirs qui devenaient salles communes et cuisines pendant les courtes heures de jour. De cet entassement, de cette cohabitation de plusieurs ménages résultait nécessairement une promiscuité de tous les instants, aussi fâcheuse au point de vue de l’hygiène, que défavorable au maintien de la bonne entente. Le désœuvrement et l’ennui sont, en effet, fertiles en disputes, et l’on s’ennuyait ferme dans ces demeures bloquées par la neige.

A vrai dire, les hommes trouvaient encore à occuper leurs loisirs. Ils s’ingéniaient à meubler grossièrement ces maisons dépourvues du plus petit commencement de mobilier. A coups de hachettes, ils taillaient sièges et tables dont on se débarrassait, la nuit venue, afin de pouvoir étendre les paillasses. Mais les femmes ne disposaient pas de cette ressource. Quand elles avaient donné leurs soins aux enfants, quand elles avaient vaqué à la cuisine que l’usage des conserves simplifiait notablement, il ne leur restait plus que le bavardage pour user les heures lentes. Elles ne s’en privaient pas. A défaut des jambes, les langues marchaient, et, on ne l’ignore pas, l’intempérance de langue est trop souvent, elle aussi, génératrice de discordes. C’était merveille qu’il n’en fût pas survenu dès le premier jour.