—Physiquement, il n’est pas mal, j’en conviens, approuva le Kaw-djer avec une évidente satisfaction, mais moralement il est mieux encore. C’est un brave cœur, fidèle, bon, dévoué et intelligent, ce qui ne gâte rien.
—C’est votre élève, je crois? demanda Mme Rhodes.
—Vous pouvez dire: mon fils, rectifia le Kaw-djer, car je l’aime comme un père. C’est pourquoi je suis affligé qu’il ait de pareilles idées, dont il ne résultera, en fin de compte, que des chagrins.»
Les suppositions du Kaw-djer n’étaient point erronées. Une sympathie naissante attirait, en effet, l’un vers l’autre le jeune Fuégien et Graziella. De la première minute où il l’avait aperçue, toutes les pensées de Halg étaient allées vers elle, et, depuis lors, il n’avait pas laissé passer un jour sans la voir. Témoin de la scène qui avait motivé l’intervention du Kaw-djer, il connaissait la plaie de la famille, et, avec l’adresse ordinaire des amoureux, il tirait parti sans scrupule de la situation. Sous prétexte de s’enquérir des besoins des deux femmes et de veiller sur leur sécurité, il restait près d’elles de longues heures, l’anglais que tous parlaient couramment leur permettant d’échanger leurs pensées.
Halg, à cet égard comme aux autres, ne ressemblait en rien à ses compatriotes si étonnamment réfractaires à l’étude des langues. Lui, au contraire, avait appris sans peine l’anglais et le français, et maintenant, excellent prétexte pour fréquenter assidûment la famille Ceroni, il était en train de faire en italien de merveilleux progrès sous la direction de Graziella.
Celle-ci n’avait pas eu de peine à discerner les causes de cette ardeur au travail, mais les sentiments qu’elle inspirait au jeune Indien l’avaient d’abord plus amusée que charmée. Halg, avec ses longs cheveux plats, ses tempes étroites, son nez légèrement épaté, son teint un peu bistré, lui faisait l’effet d’être d’une autre espèce qu’elle-même. D’après sa classification fantaisiste, les habitants de notre planète se divisaient en deux races distinctes: les hommes et les sauvages. Halg, étant un sauvage, ne pouvait par conséquent être un homme. Le raisonnement était rigoureux. L’idée qu’un lien quelconque pût exister entre cet exotique, à peine couvert de peaux de bêtes, et une Italienne qui se jugeait d’essence supérieure, ne lui vint pas à l’esprit.
Peu à peu, cependant, elle s’habitua aux traits et au costume sommaire de son timide adorateur, et elle en arriva par degrés à le considérer comme un adolescent pareil aux autres. Halg, il est vrai, fit tous ses efforts pour provoquer cette évolution de sa pensée. Un beau jour, Graziella le vit apparaître, ses cheveux coupés avec art et séparés en deux versants par une raie tracée d’une main habile. Peu après, transformation plus étonnante encore, Halg se montrait vêtu à l’européenne. Pantalon, vareuse, forts souliers, rien ne manquait à sa toilette. Sans doute, tout cela était rude et grossier, mais tel n’était pas l’avis de Halg, qui s’estimait d’une suprême élégance et s’admirait volontiers dans un fragment de miroir provenant du Jonathan.
Que d’industrie il lui avait fallu pour découvrir l’émigrant de bonne volonté qui avait joué à son profit le rôle de coiffeur, et pour se procurer le superbe complet qui, à son estime, le rendait irrésistible! La recherche des vêtements avait été notamment des plus ardues, et peut-être même serait-elle restée vaine s’il n’avait eu la chance d’entrer en rapport avec Patterson.
Patterson vendait de tout, et jamais l’avare n’eût consenti à laisser perdre l’occasion d’un troc. S’il n’avait pas l’objet demandé, il le trouvait toujours, donnant d’une main, recevant de l’autre, en prélevant au passage un honnête courtage. Patterson avait donc fourni les habits demandés. Par exemple, toutes les économies du jeune homme y étaient passées.
Celui-ci ne les regrettait pas, car il avait eu la récompense de son sacrifice. L’attitude de Graziella avait changé sur-le-champ. Selon sa classification personnelle, Halg cessait d’être un sauvage et devenait un homme.