Harry Rhodes, sans insister, se borna à répondre:

—Soit, puisque ce mot vous révolte. Je dirai donc, pour exprimer autrement ma pensée, qu’il n’eût tenu qu’à vous de devenir roi de la Magellanie, au temps où elle était indépendante.

—Les hommes, ne fussent-ils que des sauvages, répliqua le Kaw-djer, n’ont aucun besoin d’un maître... D’ailleurs, un maître, les Fuégiens en ont un maintenant...

Le Kaw-djer avait prononcé ces derniers mots presque à voix basse. Il semblait plus préoccupé que d’habitude. Les quelques paroles échangées lui rappelaient quelle serait l’incertitude de sa destinée, le jour prochain où il devrait se séparer de cette honnête famille qui avait réveillé en lui les instincts de sociabilité si naturels à l’homme. Ce serait pour lui un chagrin profond de quitter cette femme si dévouée dont il avait pu apprécier la charitable bonté, son mari, d’un caractère si sincère et si droit, devenu pour lui un ami, ces deux enfants, Edward et Clary, auxquels il s’était attaché. Ce chagrin, la famille Rhodes l’éprouverait au même degré. Leur désir à tous eût été que le Kaw-djer consentit à les suivre dans la colonie africaine, où il serait apprécié, aimé, honoré comme à l’île Hoste. Mais Harry Rhodes n’espérait pas l’y décider. Il comprenait que ce n’était pas sans motifs graves qu’un tel homme avait rompu avec l’humanité, et le mot de cette étrange et mystérieuse existence lui échappait encore.

—Voici l’hiver achevé, dit Mme Rhodes abordant un autre sujet, et vraiment il n’aura pas été trop rigoureux...

—Et nous constatons, ajouta Harry Rhodes en s’adressant au Kaw-djer, que le climat de cette région est bien tel que nous l’avait affirmé notre ami. Aussi plusieurs d’entre nous auront-ils quelque regret de quitter l’île Hoste.

—Alors ne la quittons pas, s’écria le jeune Edward, et fondons une colonie en terre magellanique!

—Bon! répondit en souriant Harry Rhodes, et notre concession du fleuve Orange?... Et nos engagements avec la Société de colonisation?... Et le contrat avec le Gouvernement portugais?...

—En effet! approuva le Kaw-djer d’un ton quelque peu ironique, il y a le Gouvernement portugais... Ici, d’ailleurs, ce serait le Gouvernement chilien. L’un vaut l’autre.

—Neuf mois plus tôt... commença Harry Rhodes.