Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.

Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li. La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique oeuvre d'art, à balustrade de marbre blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons européens.

Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues écornées, était libre alors.

Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les autres, par un suprême effort, se rapprochèrent.

Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent seulement.

Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le filer au besoin… On s'expliquerait ensuite.

Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour lui échapper.

En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se précipita dans le Peï-ho.

Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait: «Wang! Wang!»

Puis, prenant son élan à son tour: «Je l'aurai vivant! s'écria-t- il en se jetant dans le fleuve.