«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son retour!»
Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que son coeur lui put inspirer.
Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester chez elle!» Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la «vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue jusqu'à la porte de Tien.
Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage moins gai peut- être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer l'intervention, de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois, sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique; puis, d'autres portant la cangue, comme des boeufs courbés sous le joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de «moulin à prières».
C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et surtout le prix des dévotions.