— Et pourtant, ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait juré de le faire!

— Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être n'a-t-il cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas accomplir cette affreuse promesse!»

Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait voulu se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat! A cet égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait là deux coeurs desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.

Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du, pont de Palikao, les gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis ridicules de l'honorable William J. Bidulph, si bien que la gênante célébrité de Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était faite.

Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien chargés de défendre les intérêts de la Centenaire jusqu'au 30 juin, c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin- Fo n'avait plus besoin de leurs services. Était-il à craindre que Wang attentât à sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que leur client portât sur lui-même une main criminelle? Pas davantage. Kin-Fo ne demandait maintenant qu'à vivre, à bien vivre, et le plus longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait plus de raison d'être.

Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si leur dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la Centenaire, il n'en avait pas moins été très sérieux et de tous les instants. Kin-Fo les pria donc d'assister aux fêtes de son mariage, et ils acceptèrent.

«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est quelquefois un suicide!

— On donne sa vie tout en la gardant», répondit Craig avec un sourire aimable.

Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de l'avenue Cha-Coua par un personnel plus convenable.

Une tante de la jeune femme, Mme Lutalou, était venue près d'elle et devait lui tenir lieu de mère jusqu'à la célébration du mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de quatrième rang, deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial et membre de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités physiques et morales exigées pour remplir dignement ces importantes fonctions.