Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de son fiancé, faisait contre fortune bon coeur. Elle avait pris la main de son cher Kin-Fo: «Attendons», lui dit-elle d'une voix qui s'efforçait de cacher sa vive émotion.

Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les tables desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé Kin-Fo se séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de condoléance.

C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux décret d'interdiction!

Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo. Encore une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les leçons de philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!

Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement désert de l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait maintenant un amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être prolongé suivant le bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compté retourner immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa jeune femme en ce riche yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces conditions nouvelles!…

Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une lettre, qu'un messager venait d'apporter à l'instant.

Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put retenir un cri. La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle contenait:

«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre, j'aurai cessé de vivre!

«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais, sois tranquille, j'ai pourvu à tout.

«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il aura la main et le coeur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital assuré sur ta tête, que je lui ai délégué, et qu'il touchera, lorsque tu ne seras plus!…