— Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils?

— Donnez!

— Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le pont.

— Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exaspérait autant que le calme de la mer.

— Le second? répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.»

Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'équipage étendus sur le pont.

Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la parole à Fry-Craig.

Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils, plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?

En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux?

En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sapèque!