«La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre à son foyer de prendre quelque repos.

— Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang.

Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre.

Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut- ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager l'inconnue…c'est-à-dire le bonheur… qui… que… dont… Kin- Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main droite.

Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient certainement l'habitude de manier.

Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin- Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le rotin correcteur.

Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de la chambre, de l'autre il tenait une lettre.

«Enfin, te voilà! dit Kin-Fo.

— Ai ai ya! répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la troisième veille! Quand monsieur voudra!»

Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût naturellement, parvint cependant à pâlir!