Le chef, en présence duquel les voyageurs furent aussitôt conduits, était orné d'une longue barbe blanche, et il aurait eu l'aspect le plus vénérable et l'air d'un patriarche, s'il n'avait ri et joué comme un véritable enfant. Les naturels accoururent bientôt, par centaines, pour voir ces étrangers à la mine si singulière, et ceux-ci durent placer trois hommes en sentinelle à leur porte pour tenir les curieux à distance.

«Plusieurs des habitants d'Egga, dit Richard Lander, vendent des toiles et des draps de Benin et de Portugal, ce qui rend probable qu'il y a une communication de ce lieu à la côte. Les naturels sont spéculateurs, entreprenants, et beaucoup emploient tout leur temps à trafiquer, en descendant et en remontant le Niger. Ils vivent entièrement dans leurs canots, et le petit toit ou hangar qu'ils ont à bord leur sert de demeure; ils y habitent comme dans des huttes... La persuasion où sont les naturels que nous n'avons qu'à vouloir pour accomplir les choses les plus difficiles, nous a d'abord amusés; mais leur importunité est devenue des plus fatigantes. Ils nous demandent des charmes pour détourner les guerres et autres calamités nationales, des talismans pour s'enrichir, pour empêcher les crocodiles d'emporter les gens, pour pêcher tous les jours un plein canot de poissons. Cette dernière requête nous a été adressée par le chef des pêcheurs, avec un présent convenable, toujours offert à l'appui de la prière et d'une valeur proportionnelle à son importance.... La curiosité du peuple pour nous voir est si intense, que nous n'osons faire un pas dehors; et, pour avoir de l'air, nous sommes forcés, tout le jour, de tenir la porte ouverte, marchant et tournant autour de notre hutte, seul exercice qu'il nous soit permis de prendre, comme des bêtes féroces en cage. Les gens nous regardent fixement, avec des émotions de terreur et de surprise, à peu près comme on regarde en Europe les tigres d'une ménagerie. Si nous avançons du côté de la porte, ils reculent avec le plus grand effroi et tout frémissants; mais, dès qu'ils nous voient à l'autre bout de la hutte, ils se rapprochent autant que leur crainte le leur permet, en silence et avec les plus grandes précautions.»

Egga est une cité d'une étendue prodigieuse, et sa population doit être immense. Comme presque toutes les villes bâties au bord du Niger, elle est inondée tous les ans. Il faut croire que les naturels ont leurs raisons pour se construire des demeures dans des lieux qui nous paraîtraient si incommodes et si malsains.

Ne serait-ce pas parce que le sol des environs n'est qu'un terreau gras et noir, extraordinairement fertile, qui leur fournit sans grand travail toutes les productions nécessaires à l'existence?

Bien qu'il parût avoir plus de cent ans, le chef d'Egga était tout joie et tout gaieté. Les personnages les plus importants de la ville se réunissaient dans sa case et passaient des journées entières à causer.

«Cette société de barbes grises, raconte le voyageur, rit de si bon cœur et jouit de ses saillies avec tant d'expansion, qu'on voit invariablement les passants s'arrêter à l'extérieur de la hutte, écouter et se joindre aux bruyants éclats de joie qui retentissent au dedans; si bien que du matin au soir nous n'entendons de ce côté-là que des tonnerres d'applaudissements.»

Un jour, le vieux chef voulut faire montre devant les étrangers de ses talents de chanteur et de danseur, afin de les frapper de surprise et d'admiration.

«Gambadant sous le faix des années et secouant ses mèches de cheveux blancs, dit la relation, il fit nombre de sauts et de cabrioles, au grand délice des spectateurs, dont les rires, seuls applaudissements des Africains, chatouillèrent si fort la vanité et l'imagination du vieillard, qu'il fut obligé de s'aider d'une béquille pour continuer. Il alla encore un peu, clopin-clopant; mais, ses forces étant épuisées, il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir près de nous sur le seuil de la hutte. Pour le monde entier, il n'eût voulu nous laisser voir sa faiblesse. Tout haletant qu'il était, il tâchait de respirer bas et de retenir son souffle bruyant et pressé. Il fit une seconde tentative de danse et de chant; mais la nature ne seconda pas ses efforts, et sa voix faible et chevrotante s'entendait à peine. Cependant, les chanteurs et chanteuses, danseurs et musiciens continuèrent leur bruyant concert, jusqu'à ce que, las de les regarder et de les écouter, et la nuit arrivant, nous les priâmes de se retirer, au grand regret du gai et frivole vieillard.»

Cependant, Mallam-Dendo détourna les Anglais de continuer à descendre le cours de la rivière. Egga était, disait-il, la dernière ville du Nyffé; le pouvoir des Fellans ne s'étendait pas au delà, et l'on ne rencontrait plus, jusqu'à la mer, que des peuplades sauvages et barbares, toujours en guerre les unes contre les autres.

Ces récits et les contes que les habitants avaient faits aux compagnons des deux Lander sur le danger qu'ils allaient courir d'être égorgés ou pris et vendus comme esclaves, les avaient tellement terrifiés, qu'ils refusèrent de s'embarquer, voulant retourner à Cape-Coast-Castle par le chemin qu'ils avaient déjà parcouru.