Enfin, après avoir failli se perdre dans un gouffre et se briser contre des rochers, Richard Lander, découvrant un lieu commode et inhabité, sur la rive droite, se détermina à débarquer.
Cet endroit avait été visité peu de temps auparavant, comme en témoignaient des feux éteints, des calebasses brisées, des tessons de vases de terre épars sur le sol, des coquilles de noix de coco et des douves de baril de poudre, qu'on ne ramassa pas sans émotion, car c'était la preuve que les naturels entretenaient des relations avec des Européens.
Cependant, des femmes s'étaient enfuies, effrayées par trois hommes de la suite de Lander, qui s'étaient introduits dans un village pour y chercher du feu. Les voyageurs harassés se reposaient sur les nattes, lorsqu'ils se virent tout à coup entourés d'une troupe d'hommes presque nus, armés de fusils, d'arcs, de flèches, de coutelas, de crochets de fer et de fers de lance.
Le sang-froid et la présence d'esprit des deux frères prévinrent seuls une lutte qui paraissait inévitable et dont l'issue n'était pas douteuse. Jetant leurs armes à terre, ils s'avancèrent vers le chef de ces forcenés.
«Comme nous approchions, raconte Lander, nous fîmes bon nombre de signes avec nos bras, pour l'engager, ainsi que son peuple, à ne point tirer sur nous. Son carquois se balançait à son côté, son arc était bandé, et une flèche, visée à notre poitrine, tremblait, prête à partir, que nous n'étions qu'à quelques pas de lui. La Providence détourna le coup, car le chef s'apprêtait à lâcher la corde fatale, lorsque l'homme qui était le plus près de lui s'élança en avant et lui retint le bras. Nous étions alors face à face, et de suite nous lui tendîmes la main. Tous tremblaient comme la feuille. Le chef nous regarda fixement, se jeta à genoux. Sa physionomie prit une expression indéfinissable, mêlée de timidité et d'effroi, et où toutes les passions, bonnes et mauvaises, semblaient lutter; enfin il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, saisit les mains que nous lui tendions et fondit en larmes. De ce moment, l'harmonie fut rétablie, les pensées de guerre et de sang firent place à la meilleure intelligence.
«J'ai cru que vous étiez les enfants du ciel tombés des nuages,» dit le chef pour expliquer son changement subit.
«Il est heureux pour nous, ajoute Lander, que nos figures blanches et notre conduite calme aient si fort imposé à ce peuple. Une minute plus tard, nos corps eussent été hérissés d'autant de flèches qu'un porc-épic a de dards.»
Ce lieu était le fameux marché de Bocqua, dont les voyageurs avaient si souvent entendu parler, où l'on vient en foule de la côte pour échanger les marchandises des blancs contre des esclaves amenés en grand nombre du Funda, qui se trouve sur la rive opposée.
Les renseignements recueillis en cet endroit étaient des plus favorables. La mer n'était plus qu'à dix journées de chemin. La navigation, ajoutait le chef de Bocqua, n'offrait aucun danger; seulement, les habitants des rives étaient «de très méchantes gens.»