Suivant les conseils de ce chef, les deux frères passèrent devant la belle et très grande ville d'Atta sans y atterrir, et se reposèrent à Abbazaca, où le Niger se sépare en plusieurs branches, et dont le chef fit preuve d'une avidité insatiable. Puis, ils refusèrent de descendre à deux ou trois villages où on les pressait de s'arrêter pour satisfaire la curiosité des naturels, et furent forcés de prendre terre au village de Damuggo, où un petit homme portant une veste d'uniforme les avait hélés en anglais au cri de: «Holà! Ho! Anglais, venez par ici.» C'était un messager du roi de Bonny, venu pour acheter des esclaves au compte de son maître.
Le chef de cette ville, qui n'avait jamais vu d'hommes blancs, reçut très bien les explorateurs, fit procéder à des réjouissances publiques en leur honneur et les retint, au milieu des fêtes, jusqu'au 4 novembre. Bien que le fétiche qu'il avait consulté présageât qu'ils seraient assaillis par mille dangers avant d'atteindre la mer, ce souverain leur fournit un autre canot, des rameurs et un guide.
Les sinistres prédictions des fétiches n'allaient pas tarder à se réaliser. John et Richard Lander s'étaient embarqués sur deux embarcations différentes. En passant devant une grande ville qu'ils apprirent être Kirri, ils furent arrêtés par de longs canots de guerre, montés chacun par une quarantaine d'hommes, couverts de vêtements européens, sauf les pantalons.
Ces canots portaient, à l'extrémité de longues tiges de bambou, de larges pavillons aux armes de la Grande-Bretagne; ils étaient décorés de chaises, de tables, de flacons ou d'autres emblèmes. Chacun de leurs noirs matelots avait un mousquet, et chaque embarcation montrait, amarrée à la proue, une longue pièce de quatre ou de six.
Les deux frères furent conduits à Kirri. Un palabre s'y tint sur leur sort. Par bonheur, des prêtres mahométans, ou mallams, parlèrent en leur faveur et leur firent restituer une partie des objets qui leur avaient été dérobés; mais la plus grande partie avait coulé à fond avec le canot de John Lander.
«A ma grande satisfaction, dit Richard Lander, je reconnus de suite la caisse qui contenait nos livres et un des journaux de mon frère; la boîte de pharmacie était auprès, mais toutes deux étaient pleines d'eau. Un grand sac de nuit en tapisserie, qui avait contenu nos vêtements, était ouvert et dévalisé; il n'y restait plus qu'une seule chemise, une paire de pantalons et un habit; plusieurs choses de valeur avaient disparu. Mes journaux, à l'exception d'un livre de notes où j'avais inscrit mes remarques depuis Rabba jusqu'ici, étaient perdus. Il manquait quatre fusils, dont un avait appartenu à Mungo-Park, quatre coutelas et deux pistolets. Neuf défenses d'éléphant, les plus belles que j'eusse vues dans le pays, présents des rois de Wowou et de Boussa, quantité de plumes d'autruche, quelques belles peaux de léopards, une grande variété de graines, tous nos boutons, nos cauries, nos aiguilles, si nécessaires comme monnaie pour acheter des provisions, tout cela avait disparu et était, à ce que l'on assurait, au fond de la rivière.»
C'était vraiment échouer au port! Avoir traversé toute l'Afrique depuis Badagry jusqu'à Boussa, avoir échappé aux dangers de la navigation du Niger, s'être heureusement tirés des mains de tant de souverains rapaces, pour faire naufrage à six journées de la mer, pour être réduits en esclavage ou condamnés à mort, au moment de faire connaître à l'Europe émerveillée le précieux résultat de tant de maux soufferts, de tant de dangers évités, de tant d'obstacles heureusement franchis; avoir déterminé le cours du Niger depuis Boussa, être sur le point de fixer définitivement son embouchure, et se voir arrêtés par de misérables pirates, c'en était trop, et bien amères furent les réflexions des deux frères, pendant tout le temps que dura cet interminable palabre.
Si leurs effets volés leur étaient en partie rendus, si le nègre qui avait commencé les hostilités était condamné à avoir la tête tranchée en expiation de sa faute, les deux frères n'en étaient pas moins considérés comme prisonniers; et ils devaient être conduits à Obie, roi du pays d'Éboe, qui statuerait sur leur sort.
Il était évident que ces pillards n'étaient pas originaires du pays et qu'ils n'y étaient venus que dans le but d'exercer leur piraterie. Ils comptaient, sans doute, commercer sur deux ou trois marchés comme Kirri, s'ils ne rencontraient que des flottilles trop fortes pour se laisser piller sans combat. Au reste, toutes les populations de cette partie du Niger montraient une excessive défiance les unes à l'égard des autres, et l'achat des provisions ne se faisait qu'en armes.
Au bout de deux jours de navigation, les canots arrivèrent en vue d'Éboe, à un endroit où le fleuve se partage en trois «rivières» d'une prodigieuse grandeur, aux bords plats, marécageux et couverts de palmiers.