Sans ressources d'aucune sorte, dépouillés de leurs aiguilles, de leurs cauries et de leurs objets d'échange, ils furent réduits à la triste nécessité de mendier leur nourriture.

«Autant eût valu, dit Lander, adresser nos prières aux pierres et aux arbres; nous nous fussions, du moins, épargné l'humiliation du refus. Dans la plupart des villes et villages de l'Afrique, nous avions été pris pour des demi-dieux et traités, en conséquence, avec une vénération, un respect universels. Mais, ici, hélas! quel contraste! nous sommes rangés parmi les êtres les plus dégradés et les plus misérables esclaves, dans cette terre d'ignorance, objet des railleries et du mépris d'une horde de barbares.»

Ce fut enfin Boy qui l'emporta, parce qu'il consentit à payer à Obie tout ce qu'il demandait pour la rançon des deux frères et de leur suite. Quant à lui, il se montra très modéré, n'exigeant, pour sa peine et pour les risques qu'il courait en les transportant à Brass, que la valeur de quinze barres ou quinze esclaves et un tonneau de rhum. Bien que cette demande fût exorbitante, Richard Lander n'hésita pas à faire un billet de trente-six barres sur le capitaine anglais Lake, qui commandait un bâtiment à l'ancre dans la rivière de Brass.

Le canot du roi, sur lequel s'embarquèrent les deux frères, le 12 novembre, portait soixante personnes, dont quarante rameurs. Muni d'une pièce de quatre à la proue, d'un arsenal de coutelas et de mitraille, de marchandises de toute sorte, il était creusé dans un seul tronc d'arbre et mesurait plus de cinquante pieds de long.

Les immenses cultures qu'on voyait sur les bords du fleuve indiquaient que la population était bien plus considérable qu'elle ne le paraissait. Le pays était plat, ouvert, varié, et le sol, d'un riche terreau noir, portait des arbres et des arbustes d'une richesse de tons infinie.

Le 14 novembre, à sept heures du soir, le canot quitta le bras principal et s'engagea dans la rivière de Brass. Une heure plus tard, avec une joie inexprimable, Richard Lander sentit l'effet de la marée.

Un peu plus loin, le canot de Boy rejoignit ceux de Gun et de Forday. Ce dernier, vieillard d'aspect vénérable, quoique misérablement habillé, moitié à l'européenne, moitié à la mode du pays, avait une prédilection marquée pour le rhum, dont il but une immense quantité, sans que ses manières ou sa conversation s'en ressentissent.

C'était un étrange cortège que celui qui accompagna les deux Anglais jusqu'à la ville de Brass.

«Les canots, dit Lander, se suivaient à la file, avec assez de régularité, déployant chacun trois pavillons. A la proue du premier, le roi Boy se tenait debout, la tête couronnée de longues plumes, qui se balançaient à chaque mouvement de son corps, couvert des figures les plus fantasques, blanches sur fond noir. Il s'appuyait sur deux énormes lances barbelées, que, de temps à autre, il lançait avec force dans le fond du canot, comme s'il eût tué quelque animal sauvage et redoutable, gisant à ses pieds. A l'avant des autres canots, des prêtres exécutaient des danses et faisaient mille contorsions bizarres. Toutes leurs personnes, ainsi que celles des gens de la suite, étaient barbouillées de la même façon que le roi Boy, et, pour couronner le tout, M. Gun s'affairait, courant de la tête à la queue de la file, quelquefois le premier ou le dernier, ajoutant à l'effet imposant du cortège par les décharges répétées de son unique canon.»

Brass se compose de deux villes, l'une appartenant à Forday, l'autre au roi Jacket. Avant de débarquer, les prêtres procédèrent à des cérémonies mystérieuses, dont les blancs étaient l'objet évident. Le résultat de cette consultation du fétiche de la ville fut-il favorable aux étrangers? C'est ce que la conduite des naturels à leur égard devait révéler.