Le 10 mai 1805, en débarquant à Ieso, Krusenstern fut étonné de trouver la saison aussi peu avancée. Les arbres n'avaient pas de feuilles, il y avait encore par places une couche épaisse de neige, et l'impression du voyageur fut qu'il faudrait remonter jusqu'à Arkhangel pour éprouver à cette époque une température aussi rigoureuse. L'explication de ce phénomène devait être donnée plus tard, lorsqu'on connaîtrait mieux la direction du courant glacé qui, sortant du détroit de Behring, longe le Kamtchatka, les Kouriles et Ieso.
Durant cette courte relâche et pendant celle que Krusenstern fit à Saghalien, il put observer les Aïnos, peuple qui ne ressemblait en rien aux Japonais,—du moins à ceux que les relations avec la Chine avaient modifiés,—et qui devaient posséder Ieso tout entière, avant que ceux-ci s'y établissent.
«Leur taille, leur physionomie, leur langue, leur manière de s'habiller, raconte le voyageur, tout prouve qu'ils ont une origine commune (avec ceux de Saghalien) et qu'ils ne forment qu'une seule nation. C'est ce qui explique comment le capitaine du vaisseau le Castricum, ayant manqué le détroit de La-Pérouse, put croire, à Aniva et à Atkis, qu'il était toujours sur la même île. Les Aïnos ont presque généralement la même taille, qui est depuis cinq pieds deux pouces jusqu'à cinq pieds quatre pouces au plus. Ils ont le teint brun foncé et presque noir, la barbe épaisse et touffue, les cheveux noirs et hérissés, plats et pendants en arrière. Les femmes sont laides; leur teint aussi foncé que celui des hommes, leurs cheveux noirs peignés sur le visage, leurs lèvres peintes en bleu et leurs mains tatouées, cet ensemble, joint à un habillement sale, ne contribue pas à les rendre agréables. Je dois leur rendre la justice d'ajouter qu'elles sont très sages et très modestes. Le trait principal du caractère d'un Aïno est la bonté: elle brille dans tous ses traits et se manifeste dans toutes ses actions.... L'habillement des Aïnos consiste en général en peaux de chien et de phoque. J'en ai cependant vu plusieurs qui portaient une autre sorte d'habit, tout à fait semblable au parkis des Kamtchadales, qui n'est proprement qu'une chemise large, mise par-dessus les autres vêtements. Les habitants d'Aniva portaient tous des pelisses; leurs bottes mêmes étaient de peaux de phoque. Les femmes étaient vêtues des mêmes espèces de peaux.»
Après avoir franchi le détroit de La-Pérouse, Krusenstern s'arrêta à la baie d'Aniva, dans l'île Saghalien. Le poisson y était si commun, que deux comptoirs japonais employaient plus de quatre cents Aïnos à le nettoyer et à le sécher. On ne le pêchait pas avec des filets, on le puisait avec des seaux pendant le reflux.
Après avoir relevé le golfe Patience, qui n'avait été examiné qu'en partie par le Hollandais Vries, et au fond duquel se jette un cours d'eau, qui reçut le nom de Neva, Krusenstern interrompit la reconnaissance de Saghalien pour relever les Kouriles, dont la position n'avait été qu'incomplètement déterminée; puis, le 5 juin 1805, il rentra à Pétropaulowsky, où il débarqua l'ambassadeur et sa suite.
Au mois de juillet, après avoir franchi le détroit de la Nadiejeda entre Matoua et Rachoua, deux des Kouriles, Krusenstern reprit le relèvement de la côte orientale de Saghalien, dans les environs du cap Patience. Les alentours en étaient assez pittoresques, avec leurs collines tapissées de verdure et d'arbres peu élevés, leur rivage bordé de buissons. L'intérieur offrait à la vue une ligne uniforme et monotone de hautes montagnes.
Le navigateur suivit cette côte déserte et sans ports dans toute sa longueur, jusqu'aux caps Maria et Élisabeth. Entre eux s'enfonce une grande baie, au fond de laquelle est assis un petit village de trente-sept maisons, le seul que les Russes eussent aperçu depuis leur départ de la baie Providence. Il n'était pas habité par des Aïnos, mais bien par des Tartares, comme on en eut la preuve quelques jours après.
Krusenstern pénétra ensuite dans le canal qui sépare Saghalien de la Tartarie; mais à peine était-il à cinq milles du milieu de l'ouverture, que la sonde accusa six brasses seulement. Il ne fallait pas songer à s'avancer plus loin. Ordre fut donné de mettre en travers, tandis qu'une embarcation s'éloignait avec la mission de suivre tour à tour les deux rives, et d'explorer le milieu du canal jusqu'à ce qu'elle ne trouvât plus que trois brasses. Elle dut lutter contre un courant très violent, qui rendit cette navigation extrêmement pénible, courant qu'on attribua, non sans raison, au fleuve Amour, dont l'embouchure n'était pas éloignée.
Mais la recommandation qui avait été faite à Krusenstern, par le gouverneur du Kamtchatka, de ne pas s'approcher de la côte de la Tartarie soumise à la Chine, afin de ne pas éveiller la défiance soupçonneuse de cette puissance, l'empêcha de pousser plus loin son travail de relèvement. Passant encore une fois à travers la chaîne des Kouriles, la Nadiejeda rentra à Pétropaulowsky.