La réception fut cordiale, et le déjeuner, servi à l'européenne, fut exquis.
«La conversation, dit Bougainville, se faisait en anglais, et les toasts ne furent pas épargnés, le prince nous portant les santés avec du thé mis en bouteille qu'il se versait en guise de madère. Chef de la religion dans ses États, il suit rigoureusement les principes du Koran, ne boit jamais de vin et passe une grande partie de son temps à la mosquée; mais il n'en est pas moins bon convive, et sa conversation ne se ressent nullement de l'austérité qu'on pourrait supposer d'après une vie aussi régulière. Il est vrai qu'elle ne se passe pas toute en prières, et les scènes dont nous fûmes témoins donneraient une idée bien différente de ses mœurs, si la religion du Prophète n'accordait sur ce point une grande latitude à ses sectateurs.»
Dans l'après-midi, on visita des remises contenant de très belles voitures, dont quelques-unes, construites dans l'île, étaient si bien travaillées, qu'il était absolument impossible de les distinguer de celles qui avaient été importées. Puis on s'exerça au tir à l'arc. En rentrant au palais, on fut accueilli au son d'une musique mélancolique qu'interrompit bientôt, par ses aboiements et sa danse bizarre, le bouffon du prince, qui fit preuve d'une agilité et d'une souplesse merveilleuses. A la danse, ou plutôt aux poses d'une bayadère, succédèrent les émotions du vingt-et-un; après quoi, chacun alla chercher un repos qu'il avait bien gagné. Le lendemain, nouveaux jeux, nouveaux exercices. Ce furent d'abord des luttes entre hommes faits et entre enfants; puis ce furent des combats de cailles, et enfin des exercices exécutés par un chameau et un éléphant. Au déjeuner succédèrent une promenade en calèche, le tir à l'arc, la course en sac, l'équilibre du panier, etc., et toutes les journées du sultan se passaient de la sorte.
Les marques de respect et de soumission qu'on donne à ce souverain sont vraiment étonnantes. Il n'est personne qui se tienne debout devant lui et qui ne se prosterne avant de lui parler. On ne le sert qu'à genoux et «il n'est pas jusqu'à son petit enfant de quatre ans qui ne joigne ses menottes en s'adressant à lui.»
Bougainville profita de son séjour à Sourabaya pour aller visiter, aux montagnes de Tengger, le volcan de Broumo. Cette excursion, dans laquelle il parcourut l'île sur une étendue de près de cent milles, de l'est à l'ouest, fut des plus intéressantes.
Sourabaya renferme des monuments curieux, qui sont pour la plupart l'œuvre d'un ancien gouverneur, le général Daendels: c'est l'atelier des constructions, l'hôtel de la Monnaie, le seul établissement de ce genre à Java, l'hôpital, dont l'emplacement est bien choisi et où l'on compte quatre cents lits.
L'île de Madura, en face de Sourabaya, qui n'a pas moins de cent milles de longueur sur quinze ou vingt de largeur, ne produit pas assez pour nourrir sa population, bien que celle-ci soit clairsemée. La souveraineté de cette île est partagée entre le sultan de Bacalan et celui de Sumanap, qui fournissent annuellement six cents hommes de recrue aux Hollandais, sans compter les levées extraordinaires.
Dès le 20 avril, des symptômes de dysenterie avaient fait leur apparition. Aussi, deux jours plus tard, les deux bâtiments mirent-ils à la voile. Il ne leur fallut pas moins de sept grands jours pour franchir le détroit de Madura. Ils remontèrent la côte septentrionale de Lombock, et passèrent par le détroit d'Allass, entre Lombock et Sumbava.
La première de ces îles présente, du pied des montages à la mer, un riant tapis de verdure, piqué de bouquets d'arbres au port élégant. Sur cette côte, on ne manque pas de bons mouillages et on s'y procure facilement l'eau et le bois dont on a besoin.
Mais de l'autre côté, ce sont de nombreux mamelons à l'aspect aride, une terre haute dont une chaîne d'îles escarpées et inaccessibles défend l'approche; c'est Lombock, dont il faut fuir le fond de corail et les courants trompeurs.