L'heureuse situation de ces îles sur les deux routes des bâtiments qui font le commerce de la Chine, aurait dû les désigner, depuis longtemps, à l'attention des navigateurs. Il faut sans doute attribuer à leur défaut de ressources l'abandon dans lequel elles ont été laissées.
Le peu d'empressement et de confiance que Bougainville rencontra chez ces insulaires, le haut prix des denrées, puis le renversement de la mousson dans les mers de la Sonde, déterminèrent le commandant à suspendre la reconnaissance de cet archipel pour gagner au plus tôt Java, où ses instructions lui prescrivaient de toucher.
Le 8 mars fut signalé par le départ des deux bâtiments, qui reconnurent d'abord les îles Victory, Barren, Saddle et Camel, passèrent par le détroit de Gaspar, dont la traversée ne dura pas plus de deux heures, bien qu'elle se prolonge souvent plusieurs jours lorsqu'elle n'est pas favorisée par le vent, et ils jetèrent l'ancre à Sourabaya, où l'on apprit la mort de Louis XVIII et l'avènement de Charles X.
Comme le choléra, qui avait fait, en 1822, trois cent mille victimes à Java, sévissait encore, Bougainville eut la précaution de conserver à bord ses équipages à l'abri du soleil, et défendit expressément toute communication avec les bateaux chargés de fruits, dont l'usage est si dangereux pour l'Européen, particulièrement durant la saison des pluies, dans laquelle on allait entrer. Malgré ces ordres si sages, la dysenterie allait s'abattre sur la Thétis, et y faire de trop nombreuses victimes.
La ville de Sourabaya est située à une lieue de l'embouchure de la rivière, et l'on n'y peut parvenir qu'en remontant ce cours d'eau à la cordelle. Ses abords sont animés, et tout annonce une population active et commerçante. Une expédition dans l'île de Célèbes ayant absorbé toutes les ressources du gouvernement, et les magasins étant vides, les Français durent avoir recours aux négociants chinois, les plus effrontés voleurs qu'il soit possible de rencontrer. Il n'est pas de ruse qu'ils n'aient employée, pas de friponnerie qu'ils n'aient tentée. Aussi la relâche à Sourabaya laissa-t-elle dans tous les esprits un souvenir désagréable.
Par contre, il n'en fut pas de même de la réception que les Français reçurent des notables de la colonie, et ils n'eurent qu'à se louer de l'affabilité de tous ceux qui appartenaient à l'administration.
Venir à Sourabaya sans rendre visite au sultan de Madura, dont la réputation d'hospitalité avait passé les mers, ce serait aussi impossible que de visiter Paris sans aller voir Versailles et Trianon.
Après un lunch réconfortant pris à terre, l'état-major des bâtiments monta dans des calèches à quatre chevaux. Mais les routes étaient si mauvaises, les chevaux si épuisés, qu'on serait maintes fois resté embourbé, si des hommes, placés en sentinelle dans les endroits difficiles, n'avaient énergiquement poussé à la roue. Enfin l'on arriva à Bacalan, et les calèches s'arrêtèrent dans la troisième cour du palais, au pied d'un escalier en haut duquel le prince héréditaire et le premier ministre attendaient les voyageurs.
Le prince Adden Engrate appartenait à la plus illustre famille de l'archipel indien. Son costume était celui des chefs javanais en tenue civile. Une longue jupe d'indienne à fleurs laissant à peine voir deux pantoufles chinoises, un gilet blanc à boutons d'or sous une petite veste à basques, de drap brun, avec boutons de diamant, un mouchoir noué sur la tête, que surmonte une casquette à visière, eussent donné à ce grand personnage l'apparence grotesque d'une amazone de carnaval, si l'aisance des manières et la dignité du maintien n'avaient corrigé l'excentricité de son costume.
Le palais ou «kraton» était constitué par une série de bâtiments ornés de galeries, dans lesquelles des auvents et des rideaux maintenaient une température d'une fraîcheur délicieuse. Des lustres, des meubles européens de bon goût, de belles tentures, des glaces et des cristaux contribuaient à la décoration des vastes salles et des appartements. Un corps de logis sans ouverture sur la cour et donnant sur des jardins, est réservé à la «Ratou» (souveraine) et aux odalisques.