«L'aspect général des Yourribani, dit le voyageur, me paraît offrir moins des traits caractéristiques des nègres que celui d'aucun des autres peuples que j'ai vus; leurs lèvres sont moins épaisses, leur nez se rapproche plus de la forme aquiline que ceux des nègres en général. Les hommes sont bien faits et ont un maintien aisé qui ne peut manquer d'attirer l'attention. Les femmes ont presque toutes l'air plus commun que les hommes, ce qui peut provenir de ce qu'elles sont exposées au soleil et des fatigues qu'elles sont obligées de supporter, tous les travaux de la terre retombant sur elles.»

Quelque temps après être sorti de Katunga, Clapperton traversa la rivière de Moussa, affluent du Kouara, et entra à Kiama, l'une des villes par lesquelles passe la caravane qui, du Haoussa et du Borgou, va au Gandja, sur les frontières de l'Achantie. Elle ne renferme pas moins de trente mille habitants, qui sont regardés comme les plus grands voleurs de toute l'Afrique. «Il suffit d'appeler quelqu'un natif du Borgou pour le désigner comme un larron et un assassin.»

Au sortir de Kiama, le voyageur rencontra la caravane du Haoussa. Des bœufs, des ânes, des chevaux, des femmes et des hommes, au nombre d'un millier, marchaient les uns derrière les autres, en formant une ligne interminable, qui offrait le coup d'œil le plus singulier et le plus bizarre. Quelle étrange bigarrure, depuis ces jeunes filles nues et ces hommes pliant sous le fardeau, jusqu'à ces marchands gandjani, vêtus d'une manière aussi fantastique que ridicule, et montés sur des chevaux estropiés qui boitaient en marchant!

Clapperton dirigeait maintenant sa marche vers Boussa, lieu où Mungo-Park avait péri sur le Niger. Avant de l'atteindre, il lui fallut traverser l'Oli, affluent du Kouara, et passer par Ouaoua, capitale d'une province du Borgou, dont l'enceinte carrée peut contenir dix-huit mille habitants. C'est l'une des villes les plus propres et les mieux bâties qu'on rencontre depuis Badagry. Les rues sont propres, larges, et les maisons circulaires ont un toit conique en chaume. Mais il est impossible, dans l'univers entier, d'imaginer une ville où l'ivrognerie soit plus générale. Gouverneur, prêtres, laïques, hommes, femmes, boivent avec excès du vin de palme, du rhum qui vient de la côte et «du bouza». Cette dernière liqueur est un mélange de dourrah, de miel, de poivre du Chili et de la racine d'une herbe grossière que mange le bétail, le tout additionné d'une certaine quantité d'eau.

«Les Ouaouanis, dit Clapperton, ont une grande réputation de probité. Ils sont gais, bienveillants et hospitaliers. Je n'ai pas vu de peuple en Afrique qui fût aussi disposé à donner des renseignements sur la contrée qu'ils habitent, et, ce qui est très extraordinaire, je n'ai pas aperçu un seul mendiant parmi eux. Ils nient qu'ils soient originaires du Borgou et disent qu'ils sont issus des Haoussani et des Nyffeni. Leur langue est un dialecte de celle des Yourribani, mais les femmes ouaouanies sont jolies et les Yourribanies ne le sont pas; les hommes sont vigoureux et bien faits, ils ont l'air débauché. Leur religion est en partie un islamisme relâché, et en partie le paganisme.»

Depuis la côte, Clapperton,—et sa remarque est précieuse,—avait rencontré des tribus Felatahs encore païennes, parlant la même langue, ayant les mêmes traits et la même couleur que les Felatahs musulmans. Ils étaient évidemment de la même race.

Boussa, que le voyageur atteignit enfin, n'est pas une ville régulière; elle est composée de groupes de maisons épars dans une île du Kouara par 10° 14´ de latitude nord et 6° 11´ de longitude à l'est du méridien de Greenwich. La province dont elle est la capitale est la plus peuplée du Borgou. Les habitants sont païens, de même que le sultan, bien que son nom soit Mohammed. Ils se nourrissent de singes, de chiens, de chats, de rats, de poissons, de bœuf et de mouton.

«Pendant que j'étais avec le sultan, dit Clapperton, on a apporté son déjeuner; je fus invité à y prendre part; il consistait en un gros rat d'eau grillé et encore revêtu de sa peau, un plat de très beau riz bouilli, du poisson sec cuit à l'étuvée dans de l'huile de palme, des œufs d'alligator frits ou à l'étuvée, et enfin de l'eau fraîche du Kouara. Je mangeai du poisson à l'étuvée et du riz, et l'on se divertit beaucoup de ce que je ne voulus tâter ni du rat ni des œufs d'alligator.»

Le sultan reçut le voyageur avec affabilité et lui apprit que le sultan d'Youri tenait depuis sept jours des bateaux prêts, afin qu'il pût remonter le fleuve jusqu'à cette ville. Clapperton répondit que, la guerre ayant fermé toutes les issues entre le Bornou et Youri, il préférait s'avancer par le Koulfa et le Nyffé. «Tu as raison, dit le sultan, tu as bien fait de venir me voir, tu prendras telle route que tu voudras.»

Dans une audience subséquente, le voyageur s'informa des Européens qui, il y avait une vingtaine d'années, avaient péri sur le Kouara. Cette demande mit évidemment le sultan mal à son aise. Aussi ne répondit-il pas franchement. Il était alors, dit-il, trop jeune pour avoir su bien exactement ce qui s'était passé.