«Nous avons un concert en perspective, dit Frascolin. Que jouerons-nous à cette Majesté?… Comprendra-t-elle le Mozart ou le Beethoven?…

— On lui jouera de l'Offenbach, du Varney, du Lecoq ou de l'Audran! répond Sébastien Zorn.

— Non pas!… La bamboula est tout indiquée!» réplique Pinchinat, qui s'abandonne aux déhanchements caractéristiques de cette danse nègre.

XIV — De fêtes en fêtes

L'île de Tahiti est destinée à devenir un lieu de relâche pour Standard-Island. Chaque année, avant de poursuivre sa route vers le tropique du Capricorne, ses habitants séjourneront dans les parages de Papeeté. Reçus avec sympathie par les autorités françaises comme par les indigènes, ils s'en montrent reconnaissants en ouvrant largement leurs portes ou plutôt leurs ports. Militaires et civils de Papeeté affluent donc, parcourant la campagne, le parc, les avenues, et jamais aucun incident ne viendra, sans doute, altérer ces excellentes relations. Au départ, il est vrai, la police du gouverneur doit s'assurer que la population ne s'est point frauduleusement accrue par l'intrusion de quelques Tahitiens non autorisés à élire domicile sur son domaine flottant.

Il suit de là que, par réciprocité, toute latitude est donnée aux
Milliardais de visiter les îles du groupe, lorsque le commodore
Simcoë fera escale à l'une ou à l'autre.

En vue de cette relâche, quelques riches familles ont eu la pensée de louer des villas aux environs de Papeeté et les ont retenues d'avance par dépêche. Elles comptent s'y installer comme des Parisiens s'installent dans le voisinage de Paris, avec leurs domestiques et leurs attelages, afin d'y vivre de la vie des grands propriétaires, en touristes, en excursionnistes, en chasseurs même, pour peu qu'elles aient le goût de la chasse. Bref, on fera de la villégiature, sans avoir rien à craindre de ce climat salubre dont la température varie de quatorze à trente degrés entre avril et décembre, les autres mois de l'année constituant l'hiver de l'hémisphère méridional.

Au nombre des notables qui abandonnent leurs hôtels pour les confortables habitations de la campagne tahitienne, il faut citer les Tankerdon et les Coverley. M. et Mrs Tankerdon, leurs fils et leurs filles se transportent dès le lendemain dans un chalet pittoresque, situé sur les hauteurs de la pointe de Tatao. M. et Mrs Coverley, miss Diana et ses soeurs remplacent également leur palais de la Quinzième Avenue par une délicieuse villa, perdue sous les grands arbres de la pointe Vénus. Il existe entre ces habitations une distance de plusieurs milles, que Walter Tankerdon estime peut-être un peu longue. Mais il n'est pas en son pouvoir de rapprocher ces deux pointes du littoral tahitien. Du reste, des routes carrossables, convenablement entretenues les mettent en communication directe avec Papeeté.

Frascolin fait remarquer à Calistus Munbar que, puisqu'elles sont parties, les deux familles ne pourront assister à la visite du commandant-commissaire au gouverneur.

«Eh! tout est pour le mieux! répond le surintendant, dont l'oeil s'allume de finesse diplomatique. Cela évitera les conflits d'amour-propre. Si le représentant de la France venait d'abord chez les Coverley, que diraient les Tankerdon, et si c'était chez les Tankerdon, que diraient les Coverley? Cyrus Bikerstaff ne peut que s'applaudir de ce double départ.