Quant au vibrant Yvernès, il s'imprègne tout entier du charme de cette poétique nature taïtienne. En ses souvenirs reviennent les récits enchanteurs des voyages de Bougainville et de Dumont d'Urville. Il ne cache pas son émotion à la pensée qu'il va se trouver en présence de cette souveraine de la Nouvelle Cythère, d'une reine Pomaré authentique, dont le nom seul…

«Signifie «nuit de la toux», lui répond Frascolin.

— Bon! s'écrie Pinchinat, comme qui dirait la déesse du rhume, l'impératrice du coryza! Attrape, Yvernès, et n'oublie pas ton mouchoir!»

Yvernès est furieux de l'intempestive répartie de ce mauvais plaisant; mais les autres rient de si bon coeur que le premier violon finit par partager l'hilarité commune.

La réception du gouverneur de Standard-Island, des autorités et de la délégation des notables, s'est faite avec apparat. Les honneurs sont rendus par le mutoï, chef de la gendarmerie, auquel se sont joints les auxiliaires indigènes.

La reine Pomaré VI est âgée d'une quarantaine d'années. Elle porte, comme sa famille qui l'entoure, un costume de cérémonie rosé pâle, couleur préférée de la population taïtienne. Elle reçoit les compliments de Cyrus Bikerstaff avec une affable dignité, si l'on peut s'exprimer de la sorte, et que n'eût point désavouée une Majesté européenne. Elle répond gracieusement, en un français très correct, car notre langue est courante dans l'archipel de la Société. Elle avait, d'ailleurs, le plus vif désir de connaître cette Standard-Island, dont on parle tant dans les régions du Pacifique, et espère que cette relâche ne sera pas la dernière. Jem Tankerdon est de sa part l'objet d'un accueil particulier, — ce qui ne laisse pas de froisser l'amour-propre de Nat Coverley. Cela s'explique, cependant, parce que la famille royale appartient au protestantisme, et que Jem Tankerdon est le plus notoire personnage de la section protestante de Milliard- City.

Le Quatuor Concertant n'est point oublié dans les présentations. La reine daigne affirmer à ses membres qu'elle serait charmée de les entendre et de les applaudir. Ils s'inclinent respectueusement, affirmant qu'ils sont aux ordres de Sa Majesté, et le surintendant prendra des mesures pour que la souveraine soit satisfaite.

Après l'audience, qui s'est prolongée pendant une demi-heure, les honneurs, décernés au cortège à son entrée au palais royal, lui sont de nouveau rendus à sa sortie.

On redescend vers Papeeté. Une halte est faite au cercle militaire, où les officiers ont préparé un lunch en l'honneur du gouverneur et de l'élite de la population milliardaise. Le champagne coule à pleins bords, les toasts se succèdent, et il est six heures, lorsque les embarcations débordent des quais de Papeeté pour rentrer à Tribord-Harbour.

Et, le soir, lorsque les artistes parisiens se retrouvent dans la salle du casino: