Ce luncheon est très gai. Les convives fumèrent plusieurs centaines de ces cigarettes faites d'une feuille de tabac séchée au feu enroulée d'une feuille de pandanus. Seulement, au lieu d'imiter les Taïtiens et les Taïtiennes qui se les passaient de bouche en bouche, après en avoir tiré quelques bouffées, les Français se contentèrent de les fumer à la française. Et lorsque le mutoï lui offrit la sienne, Pinchinat le remercia d'un «mea maitaï», c'est-à-dire d'un très bien! dont l'intonation cocasse mit en belle humeur toute l'assistance.

Au cours de ces excursions, il va sans dire que les excursionnistes ne pouvaient songer à rentrer chaque soir à Papeeté ou à Standard-Island. Partout, d'ailleurs, dans les villages, dans les habitations éparses, chez les colons, chez les indigènes, ils sont reçus avec autant de sympathie que de confort.

Pour occuper la journée du 7 novembre, ils ont formé le projet de visiter la pointe Vénus, excursion à laquelle ne saurait se soustraire un touriste digne de ce nom.

On part dès le petit jour, d'un pied léger. On traverse sur un pont la jolie rivière de Fantahua. On remonte la vallée jusqu'à cette retentissante cascade, double de celle du Niagara en hauteur, mais infiniment moins large, qui tombe de soixante-quinze mètres avec un tumulte superbe. On arrive ainsi, en suivant la route accrochée au flanc de la colline Taharahi, sur le bord de la mer, à ce morne auquel Cook donna le nom de cap de l'Arbre, — nom justifié à cette époque par la présence d'un arbre isolé, actuellement mort de vieillesse. Une avenue, plantée de magnifiques essences, conduit, à partir du village de Taharahi, au phare qui se dresse à l'extrême pointe de l'île.

C'est en cet endroit, à mi-côte d'une colline verdoyante, que la famille Coverley a fixé sa résidence. Il n'y a donc aucun motif sérieux pour que Walter Tankerdon dont la villa s'élève loin, bien loin, au delà de Papeeté, pousse ses promenades du côté de la Pointe Vénus. Les Parisiens l'aperçoivent, cependant. Le jeune homme s'est transporté à cheval, aux environs du cottage Coverley. Il échange un salut avec les touristes français, et leur demande s'ils comptent regagner Papeeté le soir même.

«Non, monsieur Tankerdon, répond Frascolin. Nous avons reçu une invitation de mistress Coverley, et il est probable que nous passerons la soirée à la villa.

— Alors, messieurs, je vous dis au revoir,» réplique Walter Tankerdon. Et il semble que la physionomie du jeune homme s'est obscurcie, bien qu'aucun nuage n'ait voilé en cet instant le soleil. Puis, il pique des deux, et s'éloigne au petit trot, après avoir jeté un dernier regard sur la villa toute blanche entre les arbres. Mais aussi, pourquoi l'ancien négociant a-t-il reparu sous le richissime Tankerdon, et risque-t-il de semer la dissension dans cette Standard-Island qui n'a point été créée pour le souci des affaires!

«Eh! dit Pinchinat, peut-être aurait-il voulu nous accompagner, ce charmant cavalier?…

— Oui, ajoute Frascolin, et il est évident que notre ami Munbar pourrait bien avoir raison! Il s'en va tout malheureux de n'avoir pu rencontrer miss Dy Coverley…

— Ce qui prouve que le milliard ne fait pas le bonheur?» réplique ce grand philosophe d'Yvernès.