En même temps, des bals, d'une ordonnance et d'une composition plus sélect, réunissent, sous la direction d'Athanase Dorémus, les familles dans les salons de l'hôtel de ville. Les dames milliardaises et taïtiennes ont fait assaut de toilettes. On ne s'étonnera pas que les premières, clientes fidèles des couturiers parisiens, éclipsent sans peine, même les plus élégantes européennes de la colonie. Les diamants ruissellent sur leurs têtes, sur leurs épaules, à leur poitrine, et c'est entre elles seules que la lutte peut présenter quelque intérêt. Mais qui eût osé se prononcer pour Mrs Coverley ou Mrs Tankerdon, éblouissantes toutes les deux? Ce n'est certes pas Cyrus Bikerstaff, toujours si soucieux de maintenir un parfait équilibre entre les deux sections de l'île.

Dans le quadrille d'honneur ont figuré la souveraine de Taïti et son auguste époux, Cyrus Bikerstaff et Mrs Coverley, le contre- amiral et Mrs Tankerdon, le commodore Simcoë et la première dame d'honneur de la reine. En même temps, d'autres quadrilles sont formés, où les couples se mélangent, en ne consultant que leur goût ou leurs sympathies. Tout cet ensemble est charmant. Et, pourtant, Sébastien Zorn se tient à l'écart, dans une attitude sinon de protestation, du moins de dédain, comme les deux Romains grognons du fameux tableau de la Décadence. Mais Yvernès, Pinchinat, Frascolin, valsent, polkent, mazurkent avec les plus jolies Taïtiennes et les plus délicieuses jeunes filles de Standard-Island. Et qui sait si, ce soir-là, bien des mariages ne furent pas décidés fin de bal, — ce qui occasionnerait sans doute un supplément de travail aux employés de l'état civil?…

D'ailleurs, quelle n'a pas été la surprise générale, lorsque le hasard a donné Walter Tankerdon pour cavalier à miss Coverley dans un quadrille? Est-ce le hasard, et ce fin diplomate de surintendant ne l'a-t-il pas aidé par quelque combinaison savante? Dans tous les cas, c'est là l'événement du jour, gros peut-être de conséquences, s'il marque un premier pas vers la réconciliation des deux puissantes familles.

Après le feu d'artifice qui est tiré sur la grande pelouse, les danses reprennent dans le parc, à l'hôtel de ville, et se prolongent jusqu'au jour.

Telle est cette mémorable fête, dont le souvenir se perpétuera à travers la longue et heureuse série d'âges que l'avenir — il faut l'espérer, — réserve à Standard-Island.

Le surlendemain, la relâche étant terminée, le commodore Simcoë transmet dès l'aube ses ordres d'appareillage. Des détonations d'artillerie saluent le départ de l'île à hélice, comme elles ont salué son arrivée, et elle rend les saluts coups pour coups à Taïti et à la division navale.

La direction est nord-ouest, de manière à passer en revue les autres îles de l'archipel, le groupe Sous-le-Vent après le groupe du Vent.

On longe ainsi les pittoresques contours de Moorea, hérissée de pics superbes, dont la pointe centrale est percée à jour, Raiatea, l'île Sainte, qui fut le berceau de la royauté indigène, Bora- Bora, dominée par une montagne de mille mètres, puis les îlots Motu-Iti, Mapéta, Tubuai, Manu, anneaux de la chaîne taïtienne tendue à travers ces parages.

Le 19 novembre, à l'heure où le soleil décline à l'horizon, disparaissent les derniers sommets de l'archipel.

Standard-Island met alors le cap au sud-ouest, — orientation que les appareils télégraphiques indiquent sur les cartes disposées aux vitrines du casino.