— Et pourtant, ajoute Pinchinat, nous aurons un joli sac lorsque la campagne sera finie!

— Ce n'est pas tout d'avoir un joli sac, il faut encore être sûr de l'emporter avec soi!

— Et tu n'en es pas sûr?…

— Non.»À cela que répondre? Et pourtant, il n'y avait rien à craindre pour ledit sac, puisque le produit des trimestres était envoyé en Amérique sous forme de traites, et versé dans les caisses de la Banque de New-York. Donc, le mieux est de laisser le têtu s'encroûter dans ses injustifiables défiances.

En effet, l'avenir paraît plus que jamais assuré. Il semble que les rivalités des deux sections soient entrées dans une période d'apaisement. Cyrus Bikerstaff et ses adjoints ont lieu de s'en applaudir. Le surintendant se multiplie depuis «le gros événement du bal de l'hôtel de ville». Oui! Walter Tankerdon a dansé avec miss Dy Coverley. Doit-on en conclure que les rapports des deux familles soient moins tendus? Ce qui est certain, c'est que Jem Tankerdon et ses amis ne parlent plus de faire de Standard-Island une île industrielle et commerçante. Enfin, dans la haute société, on s'entretient beaucoup de l'incident du bal. Quelques esprits perspicaces y voient un rapprochement, peut-être plus qu'un rapprochement, une union qui mettra fin aux dissensions privées et publiques.

Et si ces prévisions se réalisent, un jeune homme et une jeune fille, assurément dignes l'un de l'autre, auront vu s'accomplir leur voeu le plus cher, nous croyons être en droit de l'affirmer.

Ce n'est pas douteux, Walter Tankerdon n'a pu rester insensible aux charmes de miss Dy Coverley. Cela date d'un an déjà. Étant donnée la situation, il n'a confié à personne le secret de ses sentiments. Miss Dy l'a deviné, elle l'a compris, elle a été touchée de cette discrétion. Peut-être même a-t-elle vu clair dans son propre coeur, et ce coeur est-il prêt à répondre à celui de Walter?… Elle n'en a rien laissé paraître, d'ailleurs. Elle s'est tenue sur la réserve que lui commandent sa dignité et l'éloignement que se témoignent les deux familles.

Cependant un observateur aurait pu remarquer que Walter et miss Dy ne prennent jamais part aux discussions qui s'élèvent parfois dans l'hôtel de la Quinzième Avenue comme dans celui de la Dix- neuvième. Lorsque l'intraitable Jem Tankerdon s'abandonne à quelque fulminante diatribe contre les Coverley, son fils courbe la tête, se tait, s'éloigne. Lorsque Nat Coverley tempête contre les Tankerdon, sa fille baisse les yeux, sa jolie figure pâlit, et elle essaie de changer la conversation, sans y réussir, il est vrai. Que ces deux personnages ne se soient aperçus de rien, c'est le lot commun des pères auxquels la nature a mis un bandeau sur les yeux. Mais, — du moins Calistus Munbar l'affirme, — Mrs Coverley et Mrs Tankerdon n'en sont plus à ce degré d'aveuglement. Les mères n'ont pas des yeux pour ne point voir, et cet état d'âme de leurs enfants est un sujet de constante appréhension, puisque le seul remède possible est inapplicable. Au fond, elles sentent bien que, devant les inimitiés des deux rivaux, devant leur amour- propre constamment blessé dans des questions de préséance, aucune réconciliation, aucune union n'est admissible… Et pourtant, Walter et miss Dy s'aiment… Leurs mères n'en sont plus à le découvrir…

Plus d'une fois déjà, le jeune homme a été sollicité de faire un choix parmi les jeunes filles à marier de la section bâbordaise. Il en est de charmantes, parfaitement élevées, d'une situation de fortune presque égale à la sienne, et dont les familles seraient heureuses d'une pareille union. Son père l'y a engagé de façon très nette, sa mère aussi, bien qu'elle se soit montrée moins pressante. Walter a toujours refusé, donnant pour prétexte qu'il ne se sent aucune propension au mariage. Or, l'ancien négociant de Chicago n'entend pas de cette oreille. Quand on possède plusieurs centaines de millions en dot, ce n'est pas pour rester célibataire. Si son fils ne trouve pas une jeune fille à son goût à Standard-Island, — de son monde s'entend, — eh bien! qu'il voyage, qu'il aille courir l'Amérique ou l'Europe!… Avec son nom, sa fortune, sans parler des agréments de sa personne, il n'aura que l'embarras du choix, — voulût-il d'une princesse de sang impérial ou royal!… Ainsi s'exprime Jem Tankerdon. Or, chaque fois que son père l'a mis au pied du mur, Walter s'est défendu de le franchir, ce mur, pour aller chercher femme à l'étranger. Et sa mère lui ayant dit une fois:

«Mon cher enfant, y a-t-il donc ici quelque jeune fille qui te plaise?…