— Oui, ma mère!» a-t-il répondu. Et, comme Mrs Tankerdon n'a pas été jusqu'à lui demander quelle était cette jeune fille, il n'a pas cru opportun de la nommer. Que pareille situation existe dans la famille Coverley, que l'ancien banquier de la Nouvelle-Orléans désire marier sa fille à l'un des jeunes gens qui fréquentent l'hôtel dont les réceptions sont très à la mode, cela n'est pas douteux. Si aucun d'eux ne lui agrée, eh bien, son père et sa mère l'emmèneront à l'étranger… Ils visiteront la France, l'Italie, l'Angleterre… Miss Dy répond alors qu'elle préfère ne point quitter Milliard-City… Elle se trouve bien à Standard-Island… Elle ne demande qu'à y rester… M. Coverley ne laisse pas d'être assez inquiet de cette réponse, dont le véritable motif lui échappe. D'ailleurs, Mrs Coverley n'a point posé à sa fille une question aussi directe que celle de Mrs Tankerdon à Walter, cela va de soi, et il est présumable que miss Dy n'aurait pas osé répondre avec la même franchise — même à sa mère. Voilà où en sont les choses. Depuis qu'ils ne peuvent plus se méprendre sur la nature de leurs sentiments, si le jeune homme et la jeune fille ont quelquefois échangé un regard, ils ne se sont jamais adressé une seule parole. Se rencontrent-ils, ce n'est que dans les salons officiels, aux réceptions de Cyrus Bikerstaff, lors de quelque cérémonie à laquelle les notables milliardais ne sauraient se dispenser d'assister, ne fût-ce que pour maintenir leur rang. Or, en ces circonstances, Walter Tankerdon et miss Dy Coverley observent une complète réserve, étant sur un terrain où toute imprudence pourrait amener des conséquences fâcheuses… Que l'on juge donc de l'effet produit après l'extraordinaire incident qui a marqué le bal du gouverneur, — incident où les esprits portés à l'exagération ont voulu voir un scandale, et dont toute la ville s'est entretenue le lendemain. Quant à la cause qui l'a provoqué, rien de plus simple. Le surintendant avait invité miss Coverley à danser… il ne s'est pas trouvé là au début du quadrille — ô le malin Munbar!… Walter Tankerdon s'est présenté à sa place et la jeune fille l'a accepté pour cavalier… Qu'à la suite de ce fait si considérable dans les mondanités de Milliard-City, il y ait eu des explications de part et d'autre, cela est probable, cela est même certain. M. Tankerdon a dû interroger son fils et M. Coverley sa fille à ce sujet. Mais qu'a-t-elle répondu, miss Dy?… Qu'a-t- il répondu, Walter?… Mrs Coverley et Mrs Tankerdon sont-elles intervenues, et quel a été le résultat de cette intervention?… Avec toute sa perspicacité de furet, toute sa finesse diplomatique, Calistus Munbar n'est pas parvenu à le savoir. Aussi, quand Frascolin l'interroge là-dessus, se contente-t-il de répondre par un clignement de son oeil droit, — ce qui ne veut rien dire, puisqu'il ne sait absolument rien. L'intéressant à noter, c'est que, depuis ce jour mémorable, lorsque Walter rencontre Mrs Coverley et miss Dy à la promenade, il s'incline respectueusement, et que la jeune fille et sa mère lui rendent son salut. À en croire le surintendant, c'est là un pas immense, «une enjambée sur l'avenir!» Dans la matinée du 25 novembre, a lieu un fait de mer qui n'a aucun rapport avec la situation des deux prépondérantes familles de l'île à hélice. Au lever du jour, les vigies de l'observatoire signalent plusieurs bâtiments de haut bord, qui font route dans la direction du sud-ouest. Ces navires marchent en ligne, conservant leurs distances. Ce ne peut être que la division d'une des escadres du Pacifique.
Le commodore Simcoë prévient télégraphiquement le gouverneur, et celui-ci donne des ordres pour que les saluts soient échangés avec ces navires de guerre.
Frascolin, Yvernès, Pinchinat, se rendent à la tour de l'observatoire, désireux d'assister à cet échange de politesses internationales.
Les lunettes sont braquées sur les bâtiments, au nombre de quatre, distants de cinq à six milles. Aucun pavillon ne bat à leur corne, et on ne peut reconnaître leur nationalité.
«Rien n'indique à quelle marine ils appartiennent? demande
Frascolin à l'officier.
— Rien, répondit celui-ci, mais, à leur apparence, je croirais volontiers que ces bâtiments sont de nationalité britannique. Du reste, dans ces parages, on ne rencontre guère que des divisions d'escadres anglaises, françaises ou américaines. Quels qu'ils soient, nous serons fixés lorsqu'ils auront gagné d'un ou deux milles.»
Les navires s'approchent avec une vitesse très modérée, et, s'ils ne changent pas leur route, ils devront passer à quelques encablures de Standard-Island.
Un certain nombre de curieux se portent à la batterie de l'Éperon et suivent avec intérêt la marche de ces navires.
Une heure plus tard, les bâtiments sont à moins de deux milles, des croiseurs d'ancien modèle, gréés en trois-mâts, très supérieurs d'aspect à ces bâtiments modernes réduits à une mâture militaire. De leurs larges cheminées s'échappent des volutes de vapeur que la brise de l'ouest chasse jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.
Lorsqu'ils ne sont plus qu'à un mille et demi, l'officier est en mesure d'affirmer qu'ils forment la division britannique de l'Ouest-Pacifique, dont certains archipels, ceux de Tonga, de Samoa, de Cook, sont possédés par la Grande-Bretagne ou placés sous son protectorat.