— Il se fera, monsieur le surintendant, réplique Yvernès, en donnant à sa voix une sonorité prophétique, car Dieu ne voudrait pas la mort de Votre Excellence…
— Il y perdrait!» répond Calistus Munbar. Et tous se dirigent vers un cabaret indigène, où ils boivent à la santé des futurs époux quelques verres d'eau de coco en mangeant de savoureuses bananes. Un vrai régal pour les yeux de nos Parisiens, cette population samoane, répandue le long des rues de Pago-Pago, à travers les massifs qui entourent le port. Les hommes sont d'une taille au-dessus de la moyenne, le teint d'un brun jaunâtre, la tête arrondie, la poitrine puissante, les membres solidement musclés, la physionomie douce et joviale. Peut-être montrent-ils trop de tatouages sur les bras, le torse, même sur leurs cuisses que recouvre imparfaitement une sorte de jupe d'herbes ou de feuillage. Quant à leur chevelure, elle est noire, dit-on, lisse ou ondulée, suivant le goût du dandysme indigène. Mais, sous la couche de chaux blanche dont ils l'enduisent, elle forme perruque.
«Des sauvages Louis XV! fait observer Pinchinat. Il ne leur manque que l'habit, l'épée, la culotte, les bas, les souliers à talons rouges, le chapeau à plumes et la tabatière pour figurer aux petits levers de Versailles!»
Quant aux Samoanes, femmes ou jeunes filles, aussi rudimentairement vêtues que les hommes, tatouées aux mains et à la poitrine, la tête enguirlandée de gardénias, le cou orné de colliers d'hibiscus rouge, elles justifient l'admiration dont débordent les récits des premiers navigateurs — du moins tant qu'elles sont jeunes. Très réservées, d'ailleurs, d'une pruderie un peu affectée, gracieuses et souriantes, elles enchantent le quatuor, en lui souhaitant le «kalofa», c'est-à-dire le bonjour, prononcé d'une voix douce et mélodieuse.
Une excursion, ou plutôt un pèlerinage que nos touristes ont voulu faire, et qu'ils ont exécuté le lendemain, leur a procuré l'occasion de traverser l'île d'un littoral à l'autre. Une voiture du pays les conduit sur la côte opposée, à la baie de França, dont le nom rappelle un souvenir de la France. Là, sur un monument de corail blanc, inauguré en 1884, se détache une plaque de bronze qui porte en lettres gravées les noms inoubliables du commandant de Langle, du naturaliste Lamanon et de neuf matelots, — les compagnons de Lapérouse, — massacrés à cette place le 11 décembre 1787.
Sébastien Zorn et ses camarades sont revenus à Pago-Pago par l'intérieur de l'île. Quels admirables massifs d'arbres, enlacés de lianes, des cocotiers, des bananiers sauvages, nombre d'essences indigènes propres à l'ébénisterie! Sur la campagne s'étalent des champs de taros, de cannes à sucre, de caféiers, de cotonniers, de canneliers. Partout, des orangers, des goyaviers, des manguiers, des avocatiers, et aussi des plantes grimpantes, orchidées et fougères arborescentes. Une flore étonnamment riche sort de ce sol fertile, que féconde un climat humide et chaud. Pour la faune samoane, réduite à quelques oiseaux, à quelques reptiles à peu près inoffensifs, elle ne compte parmi les mammifères indigènes qu'un petit rat, seul représentant de la famille des rongeurs.
Quatre jours après, le 18 décembre, Standard-Island quitte Tétuila, sans que se soit produit l'»accident providentiel», tant désiré du surintendant. Mais il est visible que les rapports des deux familles ennemies continuent à se détendre.
C'est à peine si une douzaine de lieues séparent Tétuila d'Upolu. Dans la matinée du lendemain, le commodore Simcoë range successivement, à un quart de mille, les trois îlots Nun-tua, Samusu, Salafuta, qui défendent cette île comme autant de forts détachés. Il manoeuvre avec grande habileté, et, dans l'après- midi, vient prendre son poste de relâche devant Apia.
Upolu est la plus importante île de l'archipel avec ses seize mille habitants. C'est là que l'Allemagne, l'Amérique et l'Angleterre ont établi leurs résidents, réunis en une sorte de conseil pour la protection des intérêts de leurs nationaux. Le souverain du groupe, lui, «règne» au milieu de sa cour de Malinuu, à l'extrémité est de la pointe Apia.
L'aspect d'Upolu est le même que celui de Tétuila; un entassement de montagnes, dominé par le pic du mont de la Mission, qui constitue l'échine de l'île suivant sa longueur. Ces anciens volcans éteints sont actuellement couverts de forêts épaisses qui les enveloppent jusqu'à leur cratère. Du pied de ces montagnes, des plaines et des champs se relient à la bande alluvionnaire du littoral, où la végétation s'abandonne à toute la luxuriante fantaisie des tropiques.