Et, au mois d'août de 1883, les éruptions du Krakatoa ne désolèrent-elles pas la partie des îles de Java et de Sumatra, voisines du détroit de la Sonde, détruisant des villages entiers, faisant de nombreuses victimes, provoquant des tremblements de terre, souillant le sol d'une boue compacte, soulevant les eaux en remous formidables, infectant l'atmosphère de vapeurs sulfureuses, mettant les navires en perdition?…

C'est à se demander, vraiment, si l'île à hélice n'est pas menacée d'un danger de ce genre…

Le commodore Simcoë ne laisse pas d'être assez inquiet, car la navigation menace de devenir très difficile. Après l'ordre qu'il donne de modérer sa vitesse, Standard-Island ne se déplace plus qu'avec une extrême lenteur.

Une certaine frayeur s'empare de la population milliardaise. Est- ce que les fâcheux pronostics de Sébastien Zorn touchant l'issue de la campagne seraient sur le point de se réaliser?…

Vers midi, l'obscurité est profonde. Les habitants ont quitté leurs maisons qui ne résisteraient pas, si la coque métallique se soulevait sous les forces plutoniennes. Péril non moins à craindre en cas où la mer passerait par-dessus les armatures du littoral, et précipiterait ses trombes d'eau sur la campagne!

Le gouverneur Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se rendent à la batterie de l'Éperon, suivis d'une partie de la population. Des officiers sont envoyés aux deux ports, avec ordre de s'y tenir en permanence. Les mécaniciens sont prêts à faire évoluer l'île à hélice, s'il devient nécessaire de fuir dans une direction opposée. Le malheur est que la navigation soit de plus en plus difficile à mesure que le ciel s'emplit d'épaisses ténèbres.

Vers trois heures du soir, on ne voit guère à dix pas de soi. Il n'y a pas trace de lumière diffuse, tant la masse des cendres absorbe les rayons solaires. Ce qui est surtout à redouter, c'est que Standard-Island, surchargée par le poids des scories tombées à sa surface, ne parvienne pas à conserver sa ligne de flottaison au-dessus du niveau de l'Océan.

Elle n'est pas un navire que l'on puisse alléger en jetant les marchandises à la mer, en le débarrassant de son lest!… Que faire, si ce n'est d'attendre en se fiant à la solidité de l'appareil.

Le soir arrive, ou plutôt la nuit, et encore ne peut-on le constater que par l'heure des horloges. L'obscurité est complète. Sous l'averse des scories, il est impossible de maintenir en l'air les lunes électriques que l'on ramène au sol. Il va sans dire que l'éclairage des habitations et des rues, qui a fonctionné toute la journée, sera continué tant que se prolongera ce phénomène.

La nuit venue, cette situation ne se modifie pas. Il semble cependant que les détonations sont moins fréquentes et aussi moins violentes. Les fureurs de l'éruption tendent à diminuer, et la pluie de cendres, emportée vers le sud par une assez forte brise, commence à s'apaiser.