Les Milliardais, un peu rassurés, se décident à réintégrer leurs habitations, avec l'espoir que le lendemain Standard-Island se retrouvera dans des conditions normales. Il n'y aura plus qu'à procéder à un complet et long nettoyage de l'île à hélice.

N'importe! quel triste premier jour de l'an pour le Joyau du Pacifique, et de combien peu s'en est fallu que Milliard-City ait eu le sort de Pompéi ou d'Herculanum! Bien qu'elle ne soit pas située au pied d'un Vésuve, sa navigation ne l'expose-t-elle pas à rencontrer nombre de ces volcans dont sont hérissées les régions sous-marines du Pacifique?

Toutefois le gouverneur, ses adjoints et le conseil des notables restent en permanence à l'hôtel de ville. Les vigies de la tour guettent tout changement qui se produirait à l'horizon ou au zénith. Afin de maintenir sa direction vers le sud-ouest, l'île à hélice n'a cessé de marcher, mais à la vitesse de deux ou trois milles à l'heure seulement. Lorsque le jour reviendra — ou du moins dès que les ténèbres seront dissipées, — elle remettra le cap sur l'archipel des Tonga. Là, sans doute, on apprendra laquelle des îles de cette portion de l'océan a été le théâtre d'une telle éruption.

Dans tous les cas, il est manifeste, avec la nuit qui s'avance, que le phénomène tend à s'amoindrir.

Vers trois heures du matin, nouvel incident, qui provoque un nouvel effroi chez les habitants de Milliard-City.

Standard-Island vient de recevoir un choc, dont le contre-coup s'est propagé à travers les compartiments de sa coque. Il est vrai, la secousse n'a pas eu assez de force pour provoquer l'ébranlement des habitations ou le détraquement des machines. Les hélices ne se sont pas arrêtées dans leur mouvement propulsif. Néanmoins, à n'en pas douter, il y a eu collision à l'avant.

Que s'est-il passé?… Standard-Island a-t-elle heurté quelque haut-fond?… Non, puisqu'elle continue à se déplacer… A-t-elle donc donné contre un écueil?… Au milieu de cette obscurité si profonde, s'est-il produit un abordage avec un navire croisant sa route et qui n'a pu apercevoir ses feux?… De cette collision est-il résulté de graves avaries, sinon de nature à compromettre sa sécurité, du moins à nécessiter d'importantes réparations à la prochaine relâche?…

Cyrus Bikerstaff et le commodore Simcoë se transportent, non sans peine en foulant cette épaisse couche de scories et de cendres, à la batterie de l'Éperon.

Là, les douaniers leur apprennent que le choc est effectivement dû à une collision. Un navire de fort tonnage, un steamer courant de l'ouest à l'est, a été heurté par l'éperon de Standard-Island. Que ce choc ait été sans gravité pour l'île à hélice, peut-être n'en a-t-il pas été de même pour le steamer?… On n'a entrevu sa masse qu'au moment de l'abordage… Des cris se sont fait entendre, mais n'ont duré que quelques instants… Le chef du poste et ses hommes, accourus à la pointe de la batterie, n'ont plus rien vu ni rien entendu… Le bâtiment a-t-il sombré sur place?… Cette hypothèse n'est, par malheur, que trop admissible.

Quant à Standard-Island, on constate que cette collision ne lui a occasionné aucun dommage sérieux. Sa masse est telle qu'il lui suffirait, même à petite vitesse, de frôler un bâtiment, si puissant qu'il soit, fût-ce un cuirassé de premier rang, pour que celui-ci fût menacé de se perdre corps et biens. C'est là ce qui est arrivé, sans doute.