— Hé! hé! un entrecôte de Pinchinat à la Bordelaise…
— Voyons, réplique Sébastien Zorn, si nous perdons notre temps à des récriminations oiseuses…
— Nous ne réaliserons pas le progrès par la marche en avant! s'écrie Pinchinat. Voilà une phrase comme tu les aimes, n'est-ce pas, mon vieux violoncelluloïdiste! Eh bien, en avant, marche!»
La ville de Suva, bâtie sur la droite d'une petite baie, éparpille ses habitations au revers d'une colline verdoyante. Elle a des quais disposés pour l'amarrage des navires, des rues garnies de trottoirs planchéiés, ni plus ni moins que les plages de nos grandes stations balnéaires. Les maisons en bois, à rez-de- chaussée, parfois, mais rarement, avec un étage, sont gaies et fraîches. Aux alentours de la ville, des cabanes indigènes montrent leurs pignons relevés en cornes et ornés de coquillages. Les toitures, très solides, résistent aux pluies d'hiver, de mai à octobre, qui sont torrentielles. En effet, en mars 1871, à ce que raconte Frascolin, très ferré sur la statistique, Mbua, située dans l'est de l'île, a reçu en un jour trente-huit centimètres d'eau.
Viti-Levou, non moins que les autres îles de l'archipel, est soumise à des inégalités climatériques, et la végétation diffère d'un littoral à l'autre. Du côté exposé aux vents alizés du sud- est, l'atmosphère est humide, et des forêts magnifiques couvrent le sol. De l'autre côté, s'étendent d'immenses savanes, propres à la culture. Toutefois, on observe que certains arbres commencent à dépérir, — entre autres le sandal, presque entièrement épuisé, et aussi le dakua, ce pin spécial aux Fidji.
Cependant, en ses promenades, le quatuor constate que la flore de l'île est d'une luxuriance tropicale. Partout, des forêts de cocotiers et de palmiers, aux troncs tapissés d'orchidées parasites, des massifs de casuarinées, de pandanus, d'acacias, de fougères arborescentes, et, dans les parties marécageuses, nombre de ces palétuviers dont les racines serpentent hors de terre. Mais la culture du coton et celle du thé n'ont point donné les résultats que ce climat si puissant permettait d'espérer. En réalité, le sol de Viti-Levou, — ce qui est commun dans ce groupe, — argileux et de couleur jaunâtre, n'est formé que de cendres volcaniques, auxquelles la décomposition a donné des qualités productives.
Quant à la faune, elle n'est pas plus variée que dans les divers parages du Pacifique: une quarantaine d'espèces d'oiseaux, perruches et serins acclimatés, des chauves-souris, des rats qui forment légions, des reptiles d'espèce non venimeuse, très appréciés des indigènes au point de vue comestible, des lézards à n'en savoir que faire, et des cancrelats répugnants, d'une voracité de cannibales. Mais, de fauves, il ne s'en trouve point, — ce qui provoque cette boutade de Pinchinat:
«Notre gouverneur, Cyrus Bikerstaff, aurait dû conserver quelques couples de lions, de tigres, de panthères, de crocodiles, et déposer ces ménages carnassiers sur les Fidji… Ce ne serait qu'une restitution, puisqu'elles appartiennent à l'Angleterre.»
Ces indigènes, mélange de race polynésienne et mélanésienne, présentent encore de beaux types, moins remarquables cependant qu'aux Samoa et aux Marquises. Les hommes, à teint cuivré, presque noirs, la tête couverte d'une chevelure toisonnée, parmi lesquels on rencontre de nombreux métis, sont grands et vigoureux. Leur vêtement est assez rudimentaire, le plus souvent un simple pagne, ou une couverture, faite de cette étoffe indigène, le «masi», tirée d'une espèce de mûrier qui produit aussi le papier. À son premier degré de fabrication, cette étoffe est d'une parfaite blancheur; mais les Fidgiens savent la teindre, la barioler, et elle est demandée dans tous les archipels de l'Est-Pacifique. Il faut ajouter que ces hommes ne dédaignent pas de revêtir, à l'occasion, de vieilles défroques européennes, échappées des friperies du Royaume-Uni ou de l'Allemagne. C'est matière à plaisanteries, pour un Parisien, de voir de ces Fidgiens engoncés d'un pantalon déformé, d'un paletot hors d'âge, et même d'un habit noir, lequel, après maintes phases de décadence, est venu finir sur le dos d'un naturel de Viti-Levou.
«Il y aurait à faire le roman d'un de ces habits-là!… observe
Yvernès.