— Un roman qui risquerait de finir en veste!» répond Pinchinat. Quant aux femmes, ce sont la jupe et le caraco de masi qui les habillent d'une façon plus ou moins décente, en dépit des sermons wesleyens. Elles sont bien faites, et, avec l'attrait de la jeunesse, quelques-unes peuvent passer pour jolies. Mais quelle détestable habitude elles ont, — les hommes aussi, — d'enduire de chaux leur chevelure noire, devenue une sorte de chapeau calcaire, qui a pour but de les préserver des insolations! Et puis, elles fument, autant que leurs époux et frères, ce tabac du pays, qui a l'odeur du foin brûlé, et, lorsque la cigarette n'est pas mâchonnée entre leurs lèvres, elle est enfilée dans le lobe de leurs oreilles, à l'endroit où l'on voit plus communément en Europe des boucles de diamants et de perles. En général, ces femmes sont réduites à la condition d'esclaves chargées des plus durs travaux du ménage, et le temps n'est pas éloigné où, après avoir peiné pour entretenir l'indolence de leur mari, on les étranglait sur sa tombe. À plusieurs reprises, pendant les trois jours qu'ils ont consacrés à leurs excursions autour de Suva; nos touristes essayèrent de visiter des cases indigènes. Ils en furent repoussés, —non point par l'inhospitalité des propriétaires, mais par l'abominable odeur qui s'en dégage. Tous ces naturels frottés d'huile de coco, leur promiscuité avec les cochons, les poules, les chiens, les chats, dans ces nauséabondes paillottes, l'éclairage suffocant obtenu par le brûlage de la gomme résineuse du dammana… non! il n'y avait pas moyen d'y tenir. Et, d'ailleurs, après avoir pris place au foyer fidgien, n'aurait-il pas fallu, sous peine de manquer aux convenances, accepter de tremper ses lèvres dans le bol de kava, la liqueur fidgienne par excellence? Bien que, pour être tiré de la racine desséchée du poivrier, ce kava pimenté soit inacceptable aux palais européens, il y a encore la manière dont on le prépare. N'est-elle pas pour exciter la plus insurmontable répugnance? On ne le moud pas, ce poivre, on le mâche, on le triture entre les dents, puis on le crache dans l'eau d'un vase, et on vous l'offre avec une insistance sauvage qui ne permet guère de le refuser. Et, il n'y a plus qu'à remercier, en prononçant ces mots qui ont cours dans l'archipel: «E mana ndina,» autrement dit: amen. Nous ne parlons que pour mémoire des cancrelats qui fourmillent à l'intérieur des paillotes, des fourmis blanches qui les dévastent, et des moustiques, — des moustiques par milliards, — dont on voit courir sur les murs, sur le sol, sur les vêtements des indigènes, d'innombrables phalanges. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que Son Altesse, avec cet accent comico-britannique des clowns anglais, se soit exclamé envoyant fourmiller ces formidables insectes: «Mioustic!… Mioustic!»
Enfin, ni ses camarades ni lui n'ont eu le courage de pénétrer dans les cases fidgiennes. Donc, de ce chef, leurs études ethnologiques sont incomplètes, et le savant Frascolin lui-même a reculé, — ce qui constitue une lacune dans ses souvenirs de voyage.
IX — Un casus belli
Toutefois, alors que nos artistes se dépensent en promenades et prennent un aperçu des moeurs de l'archipel, quelques notables de Standard-Island n'ont pas dédaigné d'entrer en relation avec les autorités indigènes de l'archipel. Les «papalangis», — ainsi appelle-t-on les étrangers dans ces îles, — n'avaient point à craindre d'être mal accueillis.
Quant aux autorités européennes, elles sont représentées par un gouverneur général, qui est en même temps consul général d'Angleterre pour ces groupes de l'ouest qui subissent plus ou moins efficacement le protectorat du Royaume-Uni. Cyrus Bikerstaff ne crut point devoir lui faire une visite officielle. Deux ou trois fois, les deux chiens de faïence se sont regardés, mais leurs rapports n'ont pas été au delà de ces regards.
Pour ce qui est du consul d'Allemagne, en même temps l'un des principaux négociants du pays, les relations se sont bornées à un échange de cartes.
Pendant la relâche, les familles Tankerdon et Coverley avaient organisé des excursions aux alentours de Suva et dans les forêts qui hérissent ses hauteurs jusqu'à leurs dernières cimes.
Et. à ce propos, le surintendant fait à ses amis du quatuor une observation très juste.
«Si nos Milliardais se montrent si friands de ces promenades à de hautes altitudes, dit-il, cela tient à ce que notre Standard- Island n'est pas suffisamment accidentée… Elle est trop plate, trop uniforme… Mais, je l'espère bien, on lui fabriquera un jour une montagne artificielle, qui pourra rivaliser avec les plus hauts sommets du Pacifique. En attendant, toutes les fois qu'ils en trouvent l'occasion, nos citadins s'empressent d'aller respirer, à quelques centaines de pieds, l'air pur et vivifiant de l'espace… Cela répond à un besoin de la nature humaine…
— Très bien, dit Pinchinat. Mais un conseil, mon cher Eucalistus! Quand vous construirez votre montagne en tôle d'acier ou en aluminium, n'oubliez pas de lui mettre un joli volcan dans les entrailles… un volcan avec boîtes fulminantes et pièces d'artifices…