— Et pourquoi pas, monsieur le railleur?… répond Calistus
Munbar.

— C'est bien ce que je me dis: Et pourquoi pas?…» réplique Son Altesse. Il va de soi que Walter Tankerdon et miss Dy Coverley prennent part à ces excursions et qu'ils les font au bras l'un de l'autre. On n'a pas négligé de visiter, à Viti-Levou, les curiosités de sa capitale, ces «mburé-kalou», les temples des esprits, et aussi le local affecté aux assemblées politiques. Ces constructions, élevées sur une base de pierres sèches, se composent de bambous tressés, de poutres recouvertes d'une sorte de passementerie végétale, de lattes ingénieusement disposées pour supporter les chaumes de la toiture. Les touristes parcourent de même l'hôpital, établi dans d'excellentes conditions d'hygiène, le jardin botanique, en amphithéâtre derrière la ville. Souvent ces promenades se prolongent jusqu'au soir, et l'on revient alors, sa lanterne à la main, comme au bon vieux temps. Dans les îles Fidji, l'édilité n'en est pas encore au gazomètre ni aux becs Auër, ni aux lampes à arc, ni au gaz acétylène, mais cela viendra «sous le protectorat éclairé de la Grande-Bretagne!» insinue Calistus Munbar.

Et le capitaine Sarol et ses Malais et les Néo-Hébridiens embarqués aux Samoa, que font-ils pendant cette relâche? Rien qui soit en désaccord avec leur existence habituelle. Ils ne descendent point à terre, connaissant Viti-Levou et ses voisines, les uns pour les avoir fréquentées dans leur navigation au cabotage, les autres pour y avoir travaillé au compte des planteurs. Ils préfèrent, de beaucoup, rester à Standard-Island, qu'ils explorent sans cesse, ne se lassant pas de visiter la ville, les ports, le parc, la campagne, les batteries de la Poupe et de l'Éperon. Encore quelques semaines, et, grâce à la complaisance de la Compagnie, grâce au gouverneur Cyrus Bikerstaff, ces braves gens débarqueront dans leur pays, après un séjour de cinq mois sur l'île à hélice…

Quelquefois nos artistes causent avec ce Sarol, qui est très intelligent, et emploie couramment la langue anglaise. Sarol leur parle d'un ton enthousiaste des Nouvelles-Hébrides, des indigènes de ce groupe, de leur façon de se nourrir, de leur cuisine — ce qui intéresse particulièrement Son Altesse. L'ambition secrète de Pinchinat serait d'y découvrir un nouveau mets, dont il communiquerait la recette aux sociétés gastronomiques de la vieille Europe.

Le 30 janvier, Sébastien Zorn et ses camarades, à la disposition desquels le gouverneur a mis une des chaloupes électriques de Tribord-Harbour, partent dans l'intention de remonter le cours de la Rewa, l'une des principales rivières de l'île. Le patron de la chaloupe, un mécanicien et deux matelots ont embarqué avec un pilote fidgien. En vain a-t-on offert à Athanase Dorémus de se joindre aux excursionnistes. Le sentiment de curiosité est éteint chez ce professeur de maintien et de grâces… Et puis, pendant son absence, il pourrait lui venir un élève, et il préfère ne point quitter la salle de danse du casino.

Dès six heures du matin, bien armée, munie de quelques provisions, car elle ne doit revenir que le soir à Tribord-Harbour, l'embarcation sort de la baie de Suva, et longe le littoral jusqu'à la baie de la Rewa.

Non seulement les récifs, mais les requins se montrent en grand nombre dans ces parages, et il convient de prendre garde aux uns comme aux autres.

«Peuh! fait observer Pinchinat, vos requins, ce ne sont même plus des cannibales d'eau salée!… Les missionnaires anglais ont dû les convertir au christianisme comme ils ont converti les Fidgiens!… Gageons que ces bêtes-là ont perdu le goût de la chair humaine…

— Ne vous y fiez pas, répond le pilote, — pas plus qu'il ne faut se fier aux Fidgiens de l'intérieur.» Pinchinat se contente de hausser les épaules. On la lui baille belle avec ces prétendus anthropophages qui n'» anthropophagent» même plus les jours de fête!

Quant au pilote, il connaît parfaitement la baie et le cours de la Rewa. Sur cette importante rivière, appelée aussi Waï-Levou, le flot se fait sentir jusqu'à une distance de quarante-cinq kilomètres, et les barques peuvent la remonter pendant quatre- vingts.