La largeur de la Rewa dépasse cent toises à son embouchure. Elle coule entre des rives sablonneuses, basses à gauche, escarpées à droite, dont les bananiers et les cocotiers se détachent avec vigueur sur un large fond de verdure. Son nom est Rewa-Rewa, conforme à ce redoublement du mot, qui est presque général parmi les peuplades du Pacifique. Et, ainsi que le remarque Yvernès, n'est-ce pas là une imitation de cette prononciation enfantine qu'on retrouve dans les papa, maman, toutou, dada, bonbon, etc. Et, au fait, c'est à peine si ces indigènes sont sortis de l'enfance!
La véritable Rewa est formée par le confluent du Waï-Levou (eau grande) et du Waï-Manu, et sa principale embouchure est désignée sous le nom de Waï-Ni-ki.
Après le détour du delta, la chaloupe file devant le village de Kamba, à demi caché dans sa corbeille de fleurs. On ne s'y arrête point, afin de ne rien perdre du flux, ni au village de Naitasiri. D'ailleurs, à cette époque, ce village venait d'être déclaré «tabou», avec ses maisons, ses arbres, ses habitants, et jusqu'aux eaux de la Rewa qui en baignent la grève. Les indigènes n'eussent permis à personne d'y prendre pied. C'est une coutume sinon très respectable, du moins très respectée que le tabou, — Sébastien Zorn en savait quelque chose, — et on la respecta. Lorsque les excursionnistes longent Naitasiri, le pilote les invite à regarder un arbre de haute taille, un tavala, qui se dresse dans un angle de la rive. «Et qu'a-t-il de remarquable, cet arbre?… demande Frascolin.
— Rien, répondit le pilote, si ce n'est que son écorce est rayée d'incisions depuis ses racines jusqu'à sa fourche. Or, ces incisions indiquent le nombre de corps humains qui furent cuits en cet endroit, mangés ensuite…
— Comme qui dirait les encoches du boulanger sur ses bâtonnets!» observe Pinchinat, dont les épaules se haussent en signe d'incrédulité.
Il a tort pourtant. Les îles Fidji ont été par excellence le pays du cannibalisme, et, il faut y insister, ces pratiques ne sont pas entièrement éteintes. La gourmandise les conservera longtemps chez les tribus de l'intérieur. Oui! la gourmandise, puisque, au dire des Fidgiens, rien n'est comparable, pour le goût et la délicatesse, à la chair humaine, très supérieure à celle du boeuf. À en croire le pilote, il y eut un certain chef, Ra-Undrenudu, qui faisait dresser des pierres sur son domaine, et, quand il mourut, leur nombre s'élevait à huit cent vingt-deux.
«Et savez-vous ce qu'indiquaient ces pierres?…
— Il nous est impossible de le deviner, répond Yvernès, même en y appliquant toute notre intelligence d'instrumentistes!
— Elles indiquaient le nombre de corps humains que ce chef avait dévorés!
— À lui tout seul?…