— À lui tout seul!

— C'était un gros mangeur!» se contente de répondre Pinchinat dont l'opinion est faite au sujet de ces «blagues fidgiennes».

Vers onze heures, une cloche retentit sur la rive droite. Le village de Naililii, composé de quelques paillettes, apparaît entre les frondaisons, sous l'ombrage des cocotiers et des bananiers. Une mission catholique est établie dans ce village. Les touristes ne pourraient-ils s'arrêter une heure, le temps de serrer la main du missionnaire, un compatriote? Le pilote n'y voit aucun inconvénient, et l'embarcation est amarrée à une souche d'arbre.

Sébastien Zorn et ses camarades descendent à terre, et ils n'ont pas marché pendant deux minutes qu'ils rencontrent le supérieur de la Mission.

C'est un homme de cinquante ans environ, physionomie avenante, figure énergique. Tout heureux de pouvoir souhaiter le bonjour à des Français, il les emmène jusqu'à sa case, au milieu du village qui renferme une centaine de Fidgiens. Il insiste pour que ses hôtes acceptent quelques rafraîchissements du pays. Que l'on se rassure, il ne s'agit pas du répugnant kava, mais d'une sorte de boisson ou plutôt de bouillon d'assez bon goût, obtenu par la cuisson des cyreae, coquillages très abondants sur les grèves de la Rewa.

Ce missionnaire s'est voué corps et âme à la propagande du catholicisme, non sans de certaines difficultés, car il lui faut lutter avec un pasteur wesleyen qui lui fait une sérieuse concurrence dans le voisinage. En somme, il est très satisfait des résultats obtenus, et convient qu'il a fort à faire pour arracher ses fidèles à l'amour du «bukalo», c'est-à-dire la chair humaine.

«Et puisque vous remontez vers l'intérieur, mes chers hôtes, ajoute-t-il, soyez prudents et tenez-vous sur vos gardes.

— Tu entends, Pinchinat!» dit Sébastien Zorn. On repart un peu avant que l'angélus de midi ait sonné au clocher de la petite église. Chemin faisant, l'embarcation croise quelques pirogues à balanciers, portant sur leurs plates-formes des cargaisons de bananes. C'est la monnaie courante que le collecteur de taxes vient de toucher chez les administrés. Les rives sont toujours bordées de lauriers, d'acacias, de citronniers, de cactus aux fleurs d'un rouge de sang. Au-dessus, les bananiers et les cocotiers dressent leurs hautes branches chargées de régimes, et toute cette verdure se prolonge jusqu'aux arrière-plans des montagnes, dominées par le pic du Mbugge-Levou. Entre ces massifs se détachent une ou deux usines à l'européenne, peu en rapport avec la nature sauvage du pays. Ce sont des fabriques de sucre, munies de tous les engins de la machinerie moderne, et dont les produits, a dit un voyageur, M. Verschnur, «peuvent avantageusement soutenir la comparaison vis-à-vis des sucres des Antilles et des autres colonies». Vers une heure, l'embarcation arrive au terme de son voyage sur la Rewa. Dans deux heures, le jusant se fera sentir, et il y aura lieu d'en profiter pour redescendre la rivière. Cette navigation de retour s'effectuera rapidement, car le reflux est vif. Les excursionnistes seront rentrés à Tribord-Harbour avant dix heures du soir. On dispose donc d'un certain temps en cet endroit, et comment le mieux employer qu'en visitant le village de Tampoo, dont on aperçoit les premières cases à un demi-mille. Il est convenu que le mécanicien et les deux matelots resteront à la garde de la chaloupe, tandis que le pilote »pilotera» ses passagers jusqu'à ce village, où les anciennes coutumes se sont conservées dans toute leur pureté fidgienne. En cette partie de l'île, les missionnaires ont perdu leurs peines et leurs sermons. Là règnent encore les sorciers; là fonctionnent les sorcelleries, surtout celles qui portent le nom compliqué de «Vaka-Ndran-ni-Kan-Tacka», c'est-à-dire «la conjuration pratiquée par les feuilles». On y adore les Katoavous, des dieux dont l'existence n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, et qui ne dédaignent pas des sacrifices spéciaux, que le gouverneur général est surtout impuissant à prévenir et même à châtier. Peut-être eût-il été plus prudent de ne point s'aventurer au milieu de ces tribus suspectes. Mais nos artistes, curieux comme des Parisiens, insistent, et le pilote consent à les accompagner, en leur recommandant de ne point s'éloigner les uns des autres. Tout d'abord, à l'entrée de Tampoo, formé d'une centaine de paillotes, on rencontre des femmes, de véritables sauvagesses. Vêtues d'un simple pagne noué autour des reins, elles n'éprouvent aucun étonnement à la vue des étrangers qui viennent les émouvoir dans leurs travaux. Ces visites ne sont plus pour les gêner depuis que l'archipel est soumis au protectorat de l'Angleterre. Ces femmes sont occupées à la préparation du curcuma, sortes de racines conservées dans des fosses préalablement tapissées d'herbes et de feuilles de bananier; on les en retire, on les grille, on les racle, on les presse dans des paniers garnis de fougère, et le suc qui s'en échappe est introduit dans des tiges de bambou.

Ce suc sert à la fois d'aliment et de pommade, et, à ce double titre, il est d'un usage très répandu.

La petite troupe entre dans le village. Aucun accueil de la part des indigènes, qui ne s'empressent ni à complimenter les visiteurs ni à leur offrir l'hospitalité. D'ailleurs, l'aspect extérieur des cases n'a rien d'attrayant. Étant donnée l'odeur qui s'en dégage, où domine le rance de l'huile de coco, le quatuor se félicite de ce que les lois de l'hospitalité soient ici en maigre honneur.