«À la date du 23 janvier, la Standard-Island Company limited a été mise en état de faillite, et M. William T. Pomering a été nommé liquidateur avec pleins pouvoirs pour agir au mieux des intérêts de ladite Société.»
M. William T. Pomering, auquel sont dévolues ces fonctions, c'est l'agent en personne.
La nouvelle se répand, et la vérité est qu'elle ne provoque pas l'effet qu'elle eût produit en Europe. Que voulez-vous? Standard- Island, c'est «un morceau détaché de la grande partition des États-Unis d'Amérique», comme dit Pinchinat. Or, une faillite n'est point pour étonner des Américains, encore moins pour les prendre au dépourvu… N'est-ce pas une des phases naturelles aux affaires, un incident acceptable et accepté?… Les Milliardais envisagent donc le cas avec leur flegme habituel… La Compagnie a sombré… soit. Cela peut arriver aux sociétés financières les plus honorables… Son passif est-il considérable?… Très considérable, ainsi que le fait connaître le bilan établi par le liquidateur: cinq cent millions de dollars, ce qui fait deux milliards cinq cent millions de francs… Et qui a causé cette faillite?… Des spéculations, — insensées si l'on veut, puisqu'elles ont mal tourné, — mais qui auraient pu réussir… une immense affaire pour la fondation d'une ville nouvelle sur des terrains de l'Arkansas, lesquels se sont engloutis à la suite d'une dépression géologique que rien ne pouvait faire prévoir… Après tout, ce n'est pas la faute de la Compagnie, et, si les terrains s'enfoncent, on ne peut s'étonner que des actionnaires soient enfoncés du même coup… Quelque solide que paraisse l'Europe, cela pourra bien lui arriver un jour… Rien à craindre de ce genre, d'ailleurs, avec Standard-Island, et cela ne démontre-t-il pas victorieusement sa supériorité sur le domaine des continents ou des îles terrestres?…
L'essentiel, c'est d'agir. L'actif de la Compagnie se compose hic et nunc de la valeur de l'île à hélice, coque, usines, hôtels, maisons, campagne, flotille, — en un mot, tout ce que porte l'appareil flottant de l'ingénieur William Tersen, tout ce qui s'y rattache, et, en outre, les établissements de Madeleine-bay. Est- il à propos qu'une nouvelle Société se fonde pour l'acheter en bloc, à l'amiable ou aux enchères?… Oui… pas d'hésitation à cet égard, et le produit de cette vente sera appliqué à la liquidation des dettes de la Compagnie… Mais, en fondant cette Société nouvelle, serait-il nécessaire de recourir à des capitaux étrangers?… Est-ce que les Milliardais ne sont pas assez riches pour «se payer» Standard-Island rien qu'avec leurs propres ressources?… De simples locataires, n'est-il pas préférable qu'ils deviennent propriétaires de ce Joyau du Pacifique?… Leur administration ne vaudra-t-elle pas celle de la Compagnie écroulée?…
Ce qu'il y a de milliards dans le portefeuille des membres du conseil des notables, on le sait de reste. Aussi sont-ils d'avis qu'il convient d'acheter Standard-Island et sans retard. Le liquidateur a-t-il pouvoir de traiter?… Il l'a. D'ailleurs, si la Compagnie a quelque chance de trouver à bref délai les sommes indispensables à sa liquidation, c'est bien dans la poche des notables de Milliard-City, dont quelques-uns comptent déjà parmi ses plus forts actionnaires. À présent que la rivalité a cessé entre les deux principales familles et les deux sections de la ville, la chose ira toute seule. Chez les Anglo-Saxons des États- Unis, les affaires ne traînent pas. Aussi les fonds sont-ils faits séance tenante. De l'avis du conseil des notables, inutile de procéder par une souscription publique. Jem Tankerdon, Nat Coverley et quelques autres offrent quatre cent millions de dollars. Pas de discussion, d'ailleurs, sur ce prix… C'est à prendre ou à laisser… et le liquidateur prend.
Le conseil s'était réuni à huit heures treize dans la salle de l'hôtel de ville. Quand il se sépare, à neuf heures quarante-sept, la propriété de Standard-Island est passée entre les mains des deux «archirichissimes» Milliardais et de quelques autres de leurs amis sous la raison sociale Jem Tankerdon, Nat Coverley and Co.
De même que la nouvelle de la faillite de la Compagnie n'a, pour ainsi dire, apporté aucun trouble chez la population de l'île à hélice, de même la nouvelle de l'acquisition faite par les principaux notables n'a produit aucune émotion. On trouve cela chose très naturelle, et, eût-il fallu réunir une somme plus considérable, les fonds auraient été faits en un tour de main. C'est une profonde satisfaction pour ces Milliardais de sentir qu'ils sont chez eux, ou, au moins, qu'ils ne dépendent plus d'une Société étrangère. Aussi le Joyau du Pacifique, représenté par toutes ses classes, employés, agents, fonctionnaires, officiers, miliciens, marins, veut-il adresser des remerciements aux deux chefs de famille qui ont si bien compris l'intérêt général.
Ce jour-là, dans un meeting tenu au milieu du parc, une motion est faite à ce sujet et suivie d'une triple salve de hurrahs et de hips. Aussitôt nomination de délégués, et envoi d'une députation aux hôtels Coverley et Tankerdon.
Elle est reçue avec bonne grâce, et elle emporte l'assurance que rien ne sera changé aux règlements, usages et coutumes de Standard-Island. L'administration restera ce qu'elle est! Tous les fonctionnaires seront conservés dans leurs fonctions, tous les employés dans leurs emplois.
Et comment eût-il pu en être autrement?…