Entraînés par le commodore Simcoë et le colonel Stewart, environ deux cents hommes de la marine et de la milice, avec eux Jem et Walter Tankerdon, Nat Coverley, Frascolin et ses camarades, descendent la Unième Avenue, repoussant les fuyards, qui ne se retournent même pas pour-leur lancer une dernière balle ou une dernière flèche, et jettent snyders, arcs, zagaies.

«En avant!… en avant!…» crie le commodore Simcoë d'une voix éclatante. Cependant, aux abords de l'observatoire, les coups de feu redoublent… Il est certain qu'on s'y bat avec un effroyable acharnement… Un secours est-il donc arrivé à Standard-Island?… Mais quel secours… et d'où aurait-il pu venir?… Quoi qu'il en soit, les assaillants fuient de toutes parts, en proie à une incompréhensible panique. Sont-ils donc attaqués par des renforts venus de Bâbord-Harbour?… Oui… un millier de Néo-Hébridiens a envahi Standard-Island, sous la direction des colons français de l'île Sandwich! Qu'on ne s'étonne pas si le quatuor fut salué dans sa langue nationale, lorsqu'il rencontra ses courageux compatriotes! Voici dans quelles circonstances s'est effectuée cette intervention inattendue, on pourrait dire quasi-miraculeuse. Pendant la nuit précédente et depuis le lever du jour, Standard- Island n'avait cessé de dériver vers cette île Sandwich, où, on ne l'a point oublié, résidait une colonie française en voie de prospérité. Or, dès que les colons eurent vent de l'attaque opérée par le capitaine Sarol, ils résolurent, avec l'aide du millier d'indigènes soumis à leur influence, de venir au secours de l'île à hélice. Mais, pour les y transporter, les embarcations de l'île Sandwich ne pouvaient suffire… Que l'on juge de la joie de ces honnêtes colons, lorsque, dans la matinée, Standard-Island, poussée par le courant, arriva à la hauteur de l'île Sandwich. Aussitôt, tous de se jeter dans les chaloupes de poche, suivis des indigènes — à la nage pour la plupart, — et tous de débarquer à Bâbord-Harbour… En un instant, les hommes des batteries de l'Éperon et de la Poupe, ceux qui étaient restés dans les ports, purent se joindre à eux. À travers la campagne, à travers le parc, ils se portèrent vers Milliard-City, et, grâce à cette diversion, l'hôtel de ville ne tomba point aux mains des assaillants, déjà ébranlés par la mort du capitaine Sarol. Deux heures après, les bandes néo-hébridiennes, traquées de toutes parts, n'ont plus cherché leur salut qu'en se précipitant dans la mer, afin ce gagner l'île Sandwich, et encore le plus grand nombre a-t-il coulé sous les balles de la milice.

Maintenant, Standard-Island n'a plus rien à craindre: elle est sauvée du pillage, du massacre, de l'anéantissement.

Il semble bien que l'issue de cette terrible affaire aurait dû donner lieu à des manifestations de joie publique et d'actions de grâce… Non! Oh! ces Américains toujours étonnants! On dirait que le résultat final ne les a pas surpris… qu'ils l'avaient prévu… Et pourtant, à quoi a-t-il tenu que la tentative du capitaine Sarol n'aboutît à une épouvantable catastrophe!

Toutefois, il est permis de croire que les principaux propriétaires de Standard-Island durent se féliciter in petto d'avoir pu conserver une propriété de deux milliards, et cela, au moment où le mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley allait en assurer l'avenir.

Mentionnons que les deux fiancés, lorsqu'ils se sont revus, sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Personne, d'ailleurs, ne s'est avisé de voir là un manque aux convenances. Est-ce qu'ils n'auraient pas dû être mariés depuis vingt-quatre heures?…

Par exemple, où il ne faut pas chercher un exemple de cette réserve ultra-américaine, c'est dans l'accueil que nos artistes parisiens font aux colons français de l'île Sandwich. Quel échange de poignées de main! Quelles félicitations le Quatuor Concertant reçoit de ses compatriotes! Si les balles ont daigné les épargner, ils n'en ont pas moins fait crânement leur devoir, ces deux violons, cet alto et ce violoncelle! Quant à l'excellent Athanase Dorémus, qui est tranquillement resté dans la salle du casino, il attendait un élève, lequel s'obstine à ne jamais venir… et qui pourrait le lui reprocher?…

Une exception en ce qui concerne le surintendant. Si ultra-yankee qu'il soit, sa joie a été délirante. Que voulez-vous? Dans ses veines coule le sang de l'illustre Barnum, et on admettra volontiers que le descendant d'un tel ancêtre ne soit pas sui compos, comme ses concitoyens du Nord-Amérique!

Après l'issue de l'affaire, le roi de Malécarlie, accompagné de la reine, a regagné son habitation de la Trente-septième Avenue, où le conseil des notables lui portera les remerciements que méritent son courage et son dévouement à la cause commune.

Donc Standard-Island est saine et sauve. Son salut lui a coûté cher, — Cyrus Bikerstaff tué au plus fort de l'action, une soixantaine de miliciens et de marins atteints par les balles ou les flèches, à peu près autant parmi ces fonctionnaires, ces employés, ces marchands, qui se sont si bravement battus. À ce deuil public, la population s'associera tout entière, et le Joyau du Pacifique ne saurait en perdre le souvenir.