Le grand jour est arrivé. Entre une heure et trois, la vie normale est comme suspendue à la surface de Standard-Island. De cinq à six mille personnes s'agitent sous les fenêtres de l'édifice municipal. On attend le résultat des votes des notables,— résultat qui sera immédiatement communiqué par téléphone aux deux sections et aux deux ports. Un premier tour de scrutin a lieu à une heure trente-cinq. Les candidats obtiennent le même nombre de suffrages. Une heure après, second tour de scrutin. Il ne modifie en aucune façon les chiffres du premier. À trois heures trente- cinq, troisième et dernier tour. Cette fois encore, aucun nom n'obtient la moitié des voix plus une.

Le conseil se sépare alors, et il a raison. S'il restait en séance, ses membres sont à ce point exaspérés qu'ils en viendraient aux mains. Alors qu'ils traversent le square pour regagner, les uns l'hôtel Tankerdon, les autres l'hôtel Coverley, la foule les accueille par les plus désagréables murmures.

Il faut pourtant sortir de cette situation, qui ne saurait se prolonger même quelques heures. Elle est trop dommageable aux intérêts de Standard-Island.

«Entre nous, dit Pinchinat, lorsque ses camarades et lui apprennent du surintendant quel a été le résultat de ces trois tours de scrutin, il me semble qu'il y a un moyen très simple de trancher la question.

— Et lequel?… demande Calistus Munbar, qui lève vers le ciel des bras désespérés. Lequel?…

— C'est de couper l'île par son milieu… de la diviser en deux tranches égales, comme une galette, dont les deux moitiés navigueront chacune de son côté avec le gouverneur de son choix…

— Couper notre île!…» s'écrie le surintendant, comme si
Pinchinat lui eût proposé de l'amputer d'un membre.

— Avec un ciseau à froid, un marteau et une clef anglaise, ajoute
Son Altesse, la question sera résolue par ce déboulonnage, et il y
aura deux îles mouvantes au lieu d'une à la surface de l'Océan
Pacifique!»

Ce Pinchinat ne pourra donc jamais être sérieux, même lorsque les circonstances ont un tel caractère de gravité! Quoi qu'il en soit, si son conseil ne doit pas être suivi, — du moins matériellement, — si l'on ne fait intervenir ni le marteau ni la clef anglaise, si aucun déboulonnage n'est pratiqué suivant l'axe de la Unième Avenue, depuis la batterie de l'Éperon jusqu'à la batterie de la Poupe, la séparation n'en est pas moins accomplie au point de vue moral. Les Bâbordais et les Tribordais vont devenir aussi étrangers les uns aux autres que si cent lieues de mer les séparaient. En effet, les trente notables se sont décidés à voter séparément faute de pouvoir s'entendre. D'une part, Jem Tankerdon est nommé gouverneur de sa section, et il la gouvernera à sa fantaisie. De l'autre, Nat Coverley est nommé gouverneur de la sienne, et il la gouvernera à sa guise. Chacune conservera son port, ses navires, ses officiers, ses marins, ses miliciens, ses fonctionnaires, ses marchands, sa fabrique d'énergie électrique, ses machines, ses moteurs, ses mécaniciens, ses chauffeurs, et toutes deux se suffiront à elles-mêmes.

Très bien, mais comment fera le commodore Simcoë pour se dédoubler, et le surintendant Calistus Munbar pour remplir ses fonctions à la satisfaction commune?