En ce qui concerne ce dernier, il est vrai, cela n'a pas d'importance. Sa place ne va plus être qu'une sinécure. De plaisirs et de fêtes, pourrait-il en être question, lorsque la guerre civile menace Standard-Island, car un rapprochement n'est pas possible.
Qu'on en juge par ce seul indice: à la date du 17 mars, les journaux annoncent la rupture définitive du mariage de Walter Tankerdon et de miss Dy Coverley.
Oui! rompu, malgré leurs prières, malgré leurs supplications, et, quoi qu'ait dit un jour Calistus Munbar, l'amour n'a pas été le plus fort! Eh bien, non! Walter et miss Dy ne se sépareront pas… Ils abandonneront leur famille… ils iront se marier à l'étranger… ils trouveront bien un coin du monde où l'on puisse être heureux, sans avoir tant de millions autour du coeur!
Cependant, après la nomination de Jem Tankerdon et de Nat Coverley, rien n'a été changé à l'itinéraire de Standard-Island. Le commodore Simcoë continue à se diriger vers le nord-est. Une fois à la baie Madeleine, il est probable que, lassés de cet état de choses, nombre de Milliardais iront redemander au continent ce calme que ne leur offre plus le Joyau du Pacifique. Peut-être même l'île à hélice sera-t-elle abandonnée?… Et alors on la liquidera, on la mettra à l'encan, on la vendra au poids, comme vieille et inutile ferraille, on la renverra à la fonte!
Soit, mais les cinq mille milles qui restent à parcourir, exigent environ cinq mois de navigation. Pendant cette traversée, la direction ne sera-t-elle pas compromise par le caprice ou l'entêtement des deux chefs? D'ailleurs, l'esprit de révolte s'est infiltré dans l'âme de la population. Les Bâbordais et les Tribordais vont-ils en venir aux mains, s'attaquer à coups de fusil, baigner de leur sang les chaussées de tôle de Milliard- City?…
Non! les partis n'iront pas jusqu'à ces extrémités, sans doute!… On ne reverra point une autre guerre de sécession, sinon entre le nord et le sud, du moins entre le tribord et le bâbord de Standard-Island… Mais ce qui était fatal est arrivé au risque de provoquer une véritable catastrophe.
Le 19 mars, au matin, le commodore Simcoë est dans son cabinet, à l'observatoire, où il attend que la première observation de hauteur lui soit communiquée. À son estime, Standard-Island ne peut être éloignée des parages où elle doit rencontrer les navires de ravitaillement. Des vigies, placées au sommet de la tour, surveillent la mer sur un vaste périmètre, afin de signaler ces steamers dès qu'ils paraîtront au large. Près du commodore se trouvent le roi de Malécarlie, le colonel Stewart, Sébastien Zorn, Pinchinat, Frascolin, Yvernès, un certain nombre d'officiers et de fonctionnaires, — de ceux que l'on peut appeler les neutres, car ils n'ont point pris part aux dissensions intestines. Pour eux, l'essentiel est d'arriver le plus vite possible à Madeleine-bay, où ce déplorable état de choses prendra fin.
À ce moment, deux timbres résonnent, et deux ordres sont transmis au commodore par le téléphone. Ils viennent de l'hôtel de ville, où Jem Tankerdon, dans l'aile droite, Nat Coverley, dans l'aile gauche, se tiennent avec leurs principaux partisans. C'est de là qu'ils administrent Standard-Island, et ce qui n'étonnera guère, à coups d'arrêtés absolument contradictoires.
Or, le matin même, à propos de l'itinéraire suivi par Ethel Simcoë et sur lequel les deux gouverneurs auraient au moins dû s'entendre, l'accord n'a pu se faire. L'un, Nat Coverley, a décidé que Standard-Island prendrait une direction nord-est afin de rallier l'archipel des Gilbert. L'autre, Jem Tankerdon, s'entêtant à créer des relations commerciales, a résolu de faire route au sud-ouest vers les parages australiens.
Voilà où ils en sont, ces deux rivaux, et leurs amis ont juré de les soutenir.