Pendant toute une interminable semaine, Standard-Island n'a pas cessé de pivoter sur son centre, qui est Milliard-City. Aussi la ville est-elle toujours remplie d'une foule qui y cherche refuge contre les nausées, puisque en ce point de Standard-Island le tournoiement est moins sensible. En vain le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, le colonel Stewart, ont essayé d'intervenir entre les deux pouvoirs qui se partagent le palais municipal… Aucun n'a voulu abaisser son pavillon… Cyrus Bikerstaff lui- même, s'il eût pu renaître, aurait vu ses efforts échouer contre cette ténacité ultra-américaine.
Or, pour comble de malheur, le ciel a été si constamment couvert de nuages pendant ces huit jours, qu'il n'a pas été possible de prendre hauteur… Le commodore Simcoë ne sait plus quelle est la position de Standard-Island. Entraînée en sens opposé par ses puissantes hélices, on la sentait frémir jusque dans les tôles de ses compartiments. Aussi personne n'a-t-il songé à rentrer dans sa maison. Le parc regorge de monde. On campe en plein air. D'un côté éclatent les cris: «Hurrah pour Tankerdon!», de l'autre: «Hurrah pour Coverley!» Les yeux lancent des éclairs, les poings se tendent. La guerre civile va-t-elle donc se manifester par les pires excès, maintenant que la population est arrivée au paroxysme de l'affolement?…
Quoi qu'il en soit, ni les uns ni les autres ne veulent rien voir du danger qui est proche. On ne cédera pas, dût le Joyau du Pacifique se briser en mille morceaux, et il continuera de tourner ainsi jusqu'à l'heure où, faute de courants, les dynamos cesseront d'actionner les hélices…
Au milieu de cette irritation générale, à laquelle il ne prend aucune part, Walter Tankerdon est en proie à la plus vive angoisse. Il craint non pour lui, mais pour miss Dy Coverley, quelque subite dislocation qui anéantisse Milliard-City. Depuis huit jours, il n'a pu revoir celle qui fut sa fiancée et qui devrait être sa femme. Aussi, désespéré, a-t-il vingt fois supplié son père de ne pas s'entêter à cette déplorable manoeuvre… Jem Tankerdon l'a éconduit sans vouloir rien entendre…
Alors, dans la nuit du 27 au 28 mars, profitant de l'obscurité, Walter essaye de rejoindre la jeune fille. Il veut être près d'elle si la catastrophe se produit. Après s'être glissé au milieu de la foule qui encombre la Unième Avenue, il pénètre dans la section ennemie, afin de gagner l'hôtel Coverley…
Un peu avant le lever du jour, une formidable explosion ébranle l'atmosphère jusque dans les hautes zones. Poussées au delà de ce qu'elles peuvent supporter, les chaudières de bâbord viennent de sauter avec les bâtiments de la machinerie. Et, comme la source d'énergie électrique s'est brusquement tarie de ce côté, la moitié de Standard-Island est plongée dans une obscurité profonde…
XIII — Le mot de la situation dit par Pinchinat
Si les machines de Bâbord-Harbour sont maintenant hors d'état de fonctionner par suite de l'éclatement des chaudières, celles de Tribord-Harbour sont intactes. Il est vrai, c'est comme si Standard-Island n'avait plus aucun appareil de locomotion. Réduite à ses hélices de tribord, elle continuera de tourner sur elle- même, elle n'ira pas de l'avant.
Cet accident a donc aggravé la situation. En effet, alors que Standard-Island possédait ses deux machines, susceptibles d'agir simultanément, il eût suffi d'une entente entre le parti Tankerdon et le parti Coverley pour mettre fin à cet état de choses. Les moteurs auraient repris leur bonne habitude de se mouvoir dans le même sens, et l'appareil, retardé de quelques jours seulement, eût repris sa direction vers la baie Madeleine.
À présent, il n'en va plus ainsi. L'accord se fît-il, la navigation est devenue impossible, et le commodore Simcoë ne dispose plus de la force propulsive nécessaire pour quitter ces lointains parages.