Et encore si Standard-Island était stationnaire pendant cette dernière semaine, si les steamers attendus eussent pu la rejoindre, peut-être eût-il été possible de regagner l'hémisphère septentrional…
Non, et, ce jour-là, une observation astronomique a permis de constater que Standard-Island s'est déplacée vers le sud durant cette giration prolongée. Elle a dérivé du douzième parallèle sud jusqu'au dix-septième.
En effet, entre le groupe des Nouvelles-Hébrides et le groupe des Fidji, existent certains courants dus au resserrement des deux archipels, et qui se propagent vers le sud-est. Tant que ses machines ont fonctionné en parfait accord, Standard-Island a pu sans peine refouler ces courants. Mais, à partir du moment où elle a été prise de vertige, elle a été irrésistiblement entraînée vers le tropique du Capricorne.
Ce fait reconnu, le commodore Simcoë ne cache point à tous ces braves gens que nous avons compris sous le nom de neutres, la gravité des circonstances. Et voici ce qu'il leur dit:
«Nous avons été entraînés de cinq degrés vers le sud. Or, ce qu'un marin peut faire à bord d'un steamer désemparé de sa machine, je ne puis le faire à bord de Standard-Island. Notre île n'a pas de voilure, qui permettrait d'utiliser le vent, et nous sommes à la merci des courants. Où nous pousseront-ils? je ne sais. Quant aux steamers, partis de la baie Madeleine, ils nous chercheront en vain sur les parages convenus, et c'est vers la portion la moins fréquentée du Pacifique que nous dérivons avec une vitesse de huit ou dix milles à l'heure!»
En ces quelques phrases, Ethel Simcoë vient d'établir la situation qu'il est impuissant à modifier. L'île à hélice est comme une immense épave, livrée aux caprices des courants. S'ils portent vers le nord, elle remontera vers le nord. S'ils portent vers le sud, elle descendra vers le sud, — peut-être jusqu'aux extrêmes limites de la mer Antarctique. Et alors…
Cet état de choses ne tarde pas à être connu de la population, à Milliard-City comme dans les deux ports. Le sentiment d'un extrême danger est nettement perçu. De là, — ce qui est très humain, — un certain apaisement des esprits sous la crainte de ce nouveau péril. On ne songe plus à on venir aux mains dans une lutte fratricide, et, si les haines persistent, du moins ne se traduiront-elles pas par des violences. Peu à peu, chacun rentre dans sa section, dans son quartier, dans sa maison. Jem Tankerdon et Nat Coverley renoncent à se disputer le premier rang. Aussi, sur la proposition même des deux gouverneurs, le conseil des notables prend-il le seul parti raisonnable, qui soit dicté par les circonstances; il remet tous ses pouvoirs entre les mains du commodore Simcoë, l'unique chef auquel est désormais confié le salut de Standard-Island.
Ethel Simcoë accepte cette tâche sans hésiter. Il compte sur le dévouement de ses amis, de ses officiers, de son personnel. Mais que pourra-t-il faire à bord de ce vaste appareil flottant, d'une surface de vingt-sept kilomètres carrés, devenu indirigeable depuis qu'il ne dispose plus de ses deux machines!
Et, en somme, n'est-on pas fondé à dire que c'est la condamnation de cette Standard-Island, regardée jusqu'alors comme le chef- d'oeuvre des constructions maritimes, puisque de tels accidents doivent la rendre le jouet des vents et des flots?…
Il est vrai, cet accident n'est pas dû aux forces de la nature, dont le Joyau du Pacifique, depuis sa fondation, avait toujours victorieusement bravé les ouragans, les tempêtes, les cyclones. C'est la faute de ces dissensions intestines, de ces rivalités de milliardaires, de cet entêtement forcené des uns à descendre vers le sud et des autres à monter vers le nord! C'est leur incommensurable sottise qui a provoqué l'explosion des chaudières de bâbord!…