La journée se passe sans changement. Chacun a dû se soumettre au rationnement en ce qui concerne l'alimentation et se borner au strict nécessaire, — les plus fortunés comme ceux qui le sont moins.
Entre temps, le service des vigies est établi avec une extrême attention, et l'horizon sévèrement surveillé. Qu'un navire apparaisse, on lui enverra un signal, et peut-être sera-t-il possible de rétablir les communications interrompues. Par malheur, l'île à hélice a dérivé en dehors des routes maritimes, et il est peu de bâtiments qui traversent ces parages voisins de la mer Antarctique. Et là-bas, dans le sud, devant les imaginations affolées, se dresse ce spectre du pôle, éclairé par les lueurs volcaniques de l'Erebus et du Terror!
Cependant une circonstance heureuse se produit dans la nuit du 3 au 4 avril. Le vent du nord, si violent depuis quelques jours, tombe soudain. Un calme plat lui succède, et la brise passe brusquement au sud-est dans un de ces caprices atmosphériques si fréquents aux époques de l'équinoxe.
Le commodore Simcoë reprend quelque espoir. Il suffit que Standard-Island soit rejetée d'une centaine de milles vers l'ouest pour que le contre-courant la rapproche de l'Australie ou de la Nouvelle-Zélande. En tout cas, sa marche vers la mer polaire paraît être enrayée, et il est possible que l'on rencontre des navires aux abords des grandes terres de l'Australasie.
Au soleil levant, la brise de sud-est est déjà très fraîche. Standard-Island en ressent l'influence d'une manière assez sensible. Ses hauts monuments, l'observatoire, l'hôtel de ville, le temple, la cathédrale, donnent prise au vent dans une certaine mesure. Ils font office de voiles à bord de cet énorme bâtiment de quatre cent trente-deux millions de tonneaux!
Bien que le ciel soit sillonné de nues rapides, comme le disque solaire paraît par intervalles, il sera sans doute permis d'obtenir une bonne observation.
En effet, à deux reprises, on est parvenu à saisir le soleil entre les nuages.
Les calculs établissent que, depuis la veille, Standard-Island a remonté de deux degrés vers le nord-ouest.
Or il est difficile d'admettre que l'île à hélice n'ait obéi qu'au vent. On en conclut donc qu'elle est entrée dans un de ces remous qui séparent les grands courants du Pacifique. Qu'elle ait cette bonne fortune de rencontrer celui qui porte vers le nord-ouest, et ses chances de salut seront sérieuses. Mais, pour Dieu! que cela ne tarde pas, car il a été encore nécessaire de restreindre le rationnement. Les réserves diminuent dans une proportion qui doit inquiéter en présence de dix mille habitants à nourrir!
Lorsque la dernière observation astronomique est communiquée aux deux ports et à la ville, il se produit une sorte d'apaisement des esprits. On sait avec quelle instantanéité une foule peut passer d'un sentiment à un autre, du désespoir à l'espoir. C'est ce qui est arrivé. Cette population, très différente des masses misérables entassées dans les grandes cités des continents, devait être et était moins sujette aux affolements, plus réfléchie, plus patiente. Il est vrai, sous les menaces de la famine, ne peut-on tout redouter?…