Pendant la matinée, le vent indique une tendance à fraîchir. Le baromètre baisse lentement. La mer se soulève en longues et puissantes houles, preuve qu'elle a dû subir de grands troubles dans le sud-est. Standard-Island, impassible autrefois, ne supporte plus comme d'habitude ces énormes dénivellations. Quelques maisons ressentent de bas en haut des oscillations menaçantes, et les objets s'y déplacent. Tels les effets d'un tremblement de terre. Ce phénomène, nouveau pour les Milliardais, est de nature à engendrer de très vives inquiétudes.

Le commodore Simcoë et son personnel sont en permanence à l'observatoire, où sont concentrés tous les services. Ces secousses qu'éprouve l'édifice, ne laissent pas de les préoccuper, et ils sont forcés d'en reconnaître l'extrême gravité.

«Il est trop évident, dit le commodore, que Standard-Island a souffert dans ses fonds… Ses compartiments sont disjoints… Sa coque n'offre plus la rigidité qui la rendait si solide…

— Et Dieu veuille, ajoute le roi de Malécarlie, qu'elle n'ait pas à subir quelque violente tempête, car elle n'offrirait plus une résistance suffisante!»

Oui! et maintenant la population n'a plus confiance dans ce sol factice… Elle sent que le point d'appui risque de lui manquer… Mieux valait cent fois, cette éventualité de se briser sur les roches des terres antarctiques!… Craindre, à chaque instant, que Standard-Island s'entr'ouvre, s'engloutisse au milieu de ces abîmes du Pacifique, dont la sonde n'a encore pu atteindre les profondeurs, c'est là ce que les coeurs les plus fermes ne sauraient envisager sans défaillir.

Or, impossible de mettre en doute que de nouvelles avaries se sont produites dans certains compartiments. Des cloisons ont cédé, des écartements ont fait sauter le rivetage des tôles. Dans le parc, le long de la Serpentine, à la surface des rues excentriques de la ville, on remarque de capricieux gondolements qui proviennent de la dislocation du sol. Déjà plusieurs édifices s'inclinent, et s'ils s'abattent, ils crèveront l'infrastructure qui supporte leur base! Quant aux voies d'eau, on ne peut songer à les aveugler. Que la mer se soit introduite en diverses parties du sous-sol, c'est de toute certitude, puisque la ligne de flottaison s'est modifiée. Sur presque toute la périphérie, aux deux ports comme aux batteries de l'Éperon et de la Poupe, cette ligne s'est enfoncée d'un pied, et si son niveau baisse encore, les lames envahiront le littoral. L'assiette de Standard-Island étant compromise, son engloutissement ne serait plus qu'une question d'heures.

Cette situation, le commodore Simcoë aurait voulu la cacher, car elle est de nature à déterminer une panique, et pis peut-être! À quels excès les habitants ne se porteront-ils pas contre les auteurs responsables de tant de maux! Ils ne peuvent chercher le salut dans la fuite, comme font les passagers d'un navire, se jeter dans les embarcations, construire un radeau sur lequel se réfugie un équipage avec l'espoir d'être recueilli en mer… Non! Ce radeau, c'est Standard-Island elle-même, prête à sombrer!…

D'heure en heure, pendant cette journée, le commodore Simcoë fait noter les changements que subit la ligne de flottaison. Le niveau de Standard-Island ne cesse de baisser. Donc l'infiltration se continue à travers les compartiments, lente, mais incessante et irrésistible.

En même temps, l'aspect du temps est devenu mauvais. Le ciel s'est coloré de tons blafards, rougeâtres et cuivrés. Le baromètre accentue son mouvement descensionnel. L'atmosphère présente toutes les apparences d'une prochaine tempête. Derrière les vapeurs accumulées, l'horizon est si rétréci, qu'il semble se circonscrire au littoral de Standard-Island.

À la tombée du soir, d'effroyables poussées de vent se déchaînent. Sous les violences de la houle qui les prend par en dessous, les compartiments craquent, les entretoises se rompent, les tôles se déchirent. Partout on entend des craquements métalliques. Les avenues de la ville, les pelouses du parc menacent de s'entr'ouvrir… Aussi, comme la nuit s'approche, Milliard-City est-elle abandonnée pour la campagne, qui, moins surchargée de lourdes bâtisses, offre plus de sécurité. La population entière se répand entre les deux ports et les batteries de l'Éperon et de la Poupe.