Et qu'est-il arrivé d'Athanase Dorémus?… Dès le début de la dislocation, le professeur de danse, de grâces et de maintien s'est vu emporté avec sa vieille servante sur une des épaves. Mais un courant l'a ramené vers le fragment où se trouvaient ses compatriotes du quatuor.

Cependant le commodore Simcoë, comme un capitaine sur un navire désemparé, aidé de son dévoué personnel, s'est mis à la besogne. En premier lieu, sera-t-il possible de réunir ces morceaux qui flottent isolément? Si c'est impossible, pourra-t-on établir une communication entre eux? Cette dernière question ne tarde pas à être résolue affirmativement, car plusieurs embarcations sont intactes à Bâbord-Harbour. En les envoyant d'un débris à l'autre, le commodore Simcoë saura quelles sont les ressources dont on dispose, ce qui reste d'eau douce, ce qui reste de vivres.

Mais est-on en mesure de relever la position de cette flottille d'épaves en longitude et en latitude?…

Non! faute d'instruments pour prendre hauteur, le point ne saurait être établi, et, dès lors, on ne saurait déterminer si ladite flottille est à proximité d'un continent ou d'une île?

Vers neuf heures du matin, le commodore Simcoë s'embarque avec deux de ses officiers dans une chaloupe que vient d'envoyer Bâbord-Harbour. Cette embarcation lui permet de visiter les divers fragments, et voici les constatations qui ont été obtenues au cours de cette enquête.

Les appareils distillatoires de Bâbord-Harbour sont détruits, mais la citerne contient encore pour une quinzaine de jours d'eau potable, si l'on réduit la consommation au strict nécessaire. Quant aux réserves des magasins du port, elles peuvent assurer l'alimentation des naufragés durant un laps de temps à peu près égal.

Il est donc de toute nécessité qu'en deux semaines au plus, les naufragés aient atterri en quelque point du Pacifique.

Ces renseignements sont rassurants dans une certaine mesure. Toutefois le commodore Simcoë a dû reconnaître que cette nuit terrible a fait plusieurs centaines de victimes. Quant aux familles Tankerdon et Coverley, leur douleur est inexprimable. Ni Walter ni miss Dy n'ont été retrouvés sur les débris visités par l'embarcation. Au moment de la catastrophe, le jeune homme, portant sa fiancée évanouie, s'était dirigé vers Tribord-Harbour, et de cette partie de Standard-Island il n'est rien resté à la surface du Pacifique…

Dans l'après-midi, le vent ayant molli d'heure en heure, la mer est tombée, et les fragments ressentent à peine les ondulations de la houle. Grâce au va-et-vient des embarcations de Bâbord-Harbour, le commodore Simcoë s'occupe de pourvoir à l'alimentation des naufragés, en ne leur attribuant que ce qui est nécessaire pour ne pas mourir de faim.

D'ailleurs, les communications deviennent plus faciles et plus rapides. Les divers morceaux, obéissant aux lois de l'attraction, comme des débris de liège à la surface d'une cuvette remplie d'eau, tendent à se rapprocher les uns des autres. Et comment cela ne paraîtrait-il pas de bon augure au confiant Calistus Munbar, qui entrevoit déjà la reconstitution de son Joyau du Pacifique?…