La nuit s'écoule dans une profonde obscurité. Il est loin le temps où les avenues de Milliard-City, les rues de ses quartiers commerçants, les pelouses du parc, les champs et les prairies resplendissaient de feux électriques, où les lunes d'aluminium versaient à profusion une éblouissante lumière à la surface de Standard-Island!

Au milieu de ces ténèbres, il s'est produit quelques collisions entre plusieurs fragments. Ces chocs ne pouvaient être évités, mais, par bonne chance, ils n'ont pas été assez violents pour causer de sérieux dommages.

Au jour levant, on constate que les débris se sont très rapprochés, et flottent de conserve sans se heurter sur cette mer tranquille. En quelques coups d'aviron, on passe de l'un à l'autre. Le commodore Simcoë a toute facilité pour réglementer la consommation des vivres et de l'eau douce. C'est la question capitale, les naufragés le comprennent et sont résignés.

Les embarcations transportent plusieurs familles. Elles vont à la recherche de ceux des leurs qu'elles n'ont pas encore revus. Quelle joie chez celles qui se retrouvent, sans souci des dangers qui les menacent! Quelle douleur pour les autres, qui ont vainement fait appel aux absents!

C'est évidemment une circonstance des plus heureuses que la mer soit redevenue calme. Peut-être est-il regrettable, toutefois, que le vent n'ait pas continué à souffler du sud-est. Il eût aidé le courant, qui, dans cette partie du Pacifique, porte vers les terres australiennes.

Par l'ordre du commodore Simcoë, les vigies sont postées de manière à observer l'horizon sur tout son périmètre. Si quelque navire apparaît, on lui fera des signaux. Mais il n'en passe que rarement en ces parages lointains et à cette époque de l'année où se déchaînent les tempêtes équinoxiales.

Elle est donc bien faible, cette chance d'apercevoir quelque fumée se déroulant au-dessus de la ligne de ciel et d'eau, quelque voilure se découpant à l'horizon… Et, pourtant, vers deux heures de l'après-midi, le commodore Simcoë reçoit la communication suivante de l'une des vigies:

«Dans la direction du nord-est, un point se déplace sensiblement, et, quoiqu'on ne puisse en distinguer la coque, il est certain qu'un bâtiment passe au large de Standard-Island.»

Cette nouvelle provoque une extraordinaire émotion. Le roi de Malécarlie, le commodore Simcoë, les officiers, les ingénieurs, tous se portent du côté où ce bâtiment vient d'être signalé. Ordre est donné d'attirer son attention soit en hissant des pavillons au bout d'espars, soit au moyen de détonations simultanées des armes à feu dont on dispose. Si la nuit vient avant que ces signaux aient été aperçus, un foyer sera établi sur le fragment de tête, et, pendant la nuit, comme il sera visible à une grande distance, il est impossible qu'il ne soit pas aperçu.

Il n'a pas été nécessaire d'attendre jusqu'au soir. La masse en question se rapproche visiblement. Une grosse fumée se déroule au- dessus, et il n'est pas douteux qu'elle cherche à rallier les restes de Standard-Island.