Oui, car il ne paraît pas que les restaurants soient nombreux en cette ville, où chacun préfère sans doute se confiner en son home et qui ne semble guère être visitée des touristes des deux mondes.

En quelques minutes, un tram transporte ces affamés à leur hôtel et ils s'assoient devant une table copieusement servie. C'est là un contraste frappant avec ces repas à l'américaine, où la multiplicité des mets ne rachète pas leur insuffisance. Excellente, la viande de boeuf ou de mouton; tendre et parfumée, la volaille; d'une alléchante fraîcheur, le poisson. Puis, au lieu de cette eau glacée des restaurations de l'Union, des bières variées et des vins que le soleil de France avait distillés dix ans avant sur les coteaux du Médoc et de la Bourgogne.

Pinchinat et Frascolin font honneur à ce déjeuner, à tout le moins autant que Sébastien Zorn et Yvernès… Il va de soi que Calistus Munbar a tenu à le leur offrir, et ils auraient mauvaise grâce à ne point l'accepter.

D'ailleurs, ce Yankee, dont la faconde ne tarit pas, déploie une humeur charmante. Il parle de tout ce qui concerne la ville, à l'exception de ce que ses convives auraient voulu savoir, — c'est-à-dire quelle est cette cité indépendante dont il hésite à révéler le nom. Un peu de patience, il le dira, lorsque l'exploration sera terminée. Son intention serait-elle donc de griser le quatuor dans le but de lui faire manquer l'heure du train de San-Diégo?… Non, mais on boit sec, après avoir mangé ferme, et le dessert allait s'achever dans l'absorption du thé, du café et des liqueurs, lorsqu'une détonation ébranle les vitres de l'hôtel.

Qu'est-ce?… demanda Yvernès en sursautant.

— Ne vous inquiétez pas, messieurs, répond Calistus Munbar. C'est le canon de l'observatoire.

— S'il ne sonne que midi, réplique Frascolin en consultant sa montre, j'affirme qu'il retarde…

— Non, monsieur l'alto, non! Le soleil ne retarde pas plus ici qu'ailleurs!» Et un singulier sourire relève les lèvres de l'Américain, ses yeux pétillent sous le binocle, et il se frotte les mains. On serait tenté de croire qu'il se félicite d'avoir «fait une bonne farce». Frascolin, moins émerillonné que ses camarades par la bonne chère, le regarde d'un oeil soupçonneux, sans trop savoir qu'imaginer. «Allons, mes amis — vous me permettrez de vous donner cette sympathique qualification, ajoute- t-il de son air le plus aimable, — il s'agit de visiter la seconde section de la ville, et je mourrais de désespoir si un seul détail vous échappait! Nous n'avons pas de temps à perdre…

— À quelle heure part le train pour San-Diégo?… interroge Sébastien Zorn, toujours préoccupé de ne point manquer à ses engagements par suite d'arrivée tardive.

— Oui… à quelle heure?… répète Frascolin en insistant.