Il est vrai, les places sont rares, et les billets sont chers! Bah! le surintendant jongle avec ces millions qui ne sont plus que des unités dans cette cité milliardaise!
C'est au cours de cette tirade, où les phrases se déversent en cascades, où les gestes se multiplient avec une frénésie sémaphorique, que le quatuor se met au courant des diverses branches de l'administration. Et d'abord, les écoles, où se donne l'instruction gratuite et obligatoire, qui sont dirigées par des professeurs payés comme des ministres. On y apprend les langues mortes et les langues vivantes, l'histoire et la géographie, les sciences physiques et mathématiques, les arts d'agrément, mieux qu'en n'importe quelle Université ou Académie du vieux monde, — à en croire Calistus Munbar. La vérité est que les élèves ne s'écrasent point aux cours publics, et, si la génération actuelle possède encore quelque teinture des études faites dans les collèges des États-Unis, la génération qui lui succédera aura moins d'instruction que de rentes. C'est là le point défectueux, et peut-être des humains ne peuvent-ils que perdre à s'isoler ainsi de l'humanité.
Ah ça! ils ne voyagent donc pas à l'étranger, les habitants de cette île factice? Ils ne vont donc jamais visiter les pays d'outremer, les grandes capitales de l'Europe? Ils ne parcourent donc pas les contrées auxquelles le passé a légué tant de chefs- d'oeuvre de toutes sortes? Si! Il en est quelques-uns qu'un certain sentiment de curiosité pousse en des régions lointaines. Mais ils s'y fatiguent; ils s'y ennuient pour la plupart; ils n'y retrouvent rien de l'existence uniforme de Standard-Island; ils y souffrent du chaud; ils y souffrent du froid; enfin, ils s'y enrhument, et on ne s'enrhume pas à Milliard-City. Aussi n'ont-ils que hâte et impatience de réintégrer leur île, ces imprudents qui ont eu la malencontreuse idée de la quitter. Quel profit ont-ils retiré de ces voyages? Aucun. «Valises ils sont partis, valises ils sont revenus», ainsi que le dit une ancienne formule des Grecs, et nous ajoutons: ils resteront valises.
Quant aux étrangers que devra attirer la célébrité de Standard- Island, cette neuvième merveille du monde, depuis que la tour Eiffel, — on le dit du moins, — occupe le huitième rang, Calistus Munbar pense qu'ils ne seront jamais très nombreux. On n'y tient pas autrement, d'ailleurs, bien que ses tourniquets des deux ports eussent été une nouvelle source de revenus. De ceux qui sont venus l'année dernière, la plupart étaient d'origine américaine. Des autres nations, peu ou point. Cependant, il y a eu quelques Anglais, reconnaissables à leur pantalon invariablement relevé, sous prétexte qu'il pleut à Londres. Au surplus, la Grande-Bretagne a très mal envisagé la création de cette Standard- Island, qui, à son avis, gêne la circulation maritime, et elle se réjouirait de sa disparition. Quant aux Allemands, ils n'obtiennent qu'un médiocre accueil comme des gens qui auraient vite fait de Milliard-City une nouvelle Chicago, si on les y laissait prendre pied. Les Français sont de tous les étrangers ceux la Compagnie accepte avec le plus de sympathies et de prévenances, étant donné qu'ils n'appartiennent pas aux races envahissantes de l'Europe. Mais, jusqu'alors un Français avait-il jamais paru à Standard-Island?…
«Ce n'est pas probable, fait observer Pinchinat.
— Nous ne sommes pas assez riches… ajoute Frascolin.
— Pour être rentier, c'est possible, répond le surintendant, non pour être fonctionnaire…
— Y a-t-il donc un de nos compatriotes à Milliard-City?… demande Yvernès.
— Il y en a un.
— Et quel est ce privilégié?…